Le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux : à tous les soirs, on gagne !

Posté le 17 avril 2011

Lorsqu’une maison d’opéra affiche deux distributions pour un même ouvrage, louer une place en fonction de celles-ci fait partie du coup de poker (*). Avec le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux, on gagne à tous les coups. Cette superbe production nous vient de l’opéra de Marseille dans une mise en scène, élégante, simple et intelligente de Charles Roubaud. Des décors qui occupent l’espace avec force et pureté, preuve du bon goût, avec des éclairages remarquables bougeant à notre insu apportant le petit plus qui fait mouche. Nous sommes loin de ces hideux éclairages de la récente Ariane à Naxos sur cette même scène. Côté chant, les voix sont aux rendez-vous et quelles voix. Alors qu’une Leonora, Leah Crocetto, en grande verdienne, chante tout dans la délicatesse avec ornementations et filets à la Caballé, la seconde, Elza van den Heever, aborde le rôle avec plus de charnel et de niaque aux graves et aux aigus plus directs. Le Manrico de Giuseppe Gipali a trop de retenue comme s’il avait peur de dire les mots et de les affirmer alors que le timbre et la puissance sont là. Son homologue Trouvère, Gaston Rivero, a beaucoup plus de vaillance dans l’interprétation du rôle et dans la projection des phrasés, mais je ne sens pas en lui une entière sûreté. Pourquoi ces deux ténors ne se lâchent pas un peu plus. Azucena, c’est Elena Manistina que j’adore car c’est la sorcière bien aimée au timbre chaud et caverneux sur un fond de puissance énorme. Dans la seconde distribution, Véronica Simeoni, est plus sorcière des quartiers chics qu’une sorcière gitane aux actions des plus macabres. Sa voix est belle. Très grande mezzo mais pas assez de sombre et de machiavélisme. Alors que le Comte de Luna de Alexey Markov m’a laissé sur ma faim, surtout par une absence totale de jeu de scène et de composition du rôle, Lionel Lhote dans ce même rôle m’a littérallement transporté. D’une somptueuse puissance au timbre généreux et très coloré. Avec quelle aisance il amène ses aigus. On dit qu’il va revenir dans le rôle Sharpless l’an prochain (chut c’est un secret ! ). Dans les deux distributions Eve Christophe-Fontana garde le sien. Cette soprano d’une grande finesse, déjà appréciée dans son Echo d’Ariane, donne ici à Inès tout le relief vocal souhaité. Pendant qu’Eric Martin-Bonnet toujours égal à lui-même, tient le rôle de Ferrando le mieux possible, je garde pour la fin la découverte dans le même rôle, d’une pépite en la personne de la basse Wenwei Zhang. Une merveille de chant, de facilité et de puissance. Pourvu que la direction de Bordeaux pense à lui très vite.
Les choeurs dans cet ouvrage ont une place primordiale et le complément avec les choeurs de l’Opéra de Paris, sauf erreur de ma part (l’affiche ne le dit pas), sont somptueux. Lorsqu’ils passent ou arrivent de derrière les immenses paravents décors, les sonorités se mélangent, les personnalités de chacun surgissent tels des arômes d’un bon vin et jaillissent dans la salle comme dans une séance de cours de dégustation.
La partition orchestrale de cet opéra ne m’a jamais séduite, et j’avoue que la prestation du Chef d’orchestre Emmanuel Joel-Hornak a été des plus conventionnelles mais sans plus. A sa décharge, peut-on vraiment beaucoup plus ajouter à une telle partition ?
Ayant assisté à ces deux représentations très différentes l’une de l’autre et que le public applaudit pendant de très longues minutes sans se lever de son fauteuil, comme s’il avait été assommé par cette avalanche de notes, je me pose la question suivante: aurions-nous retrouver notre carte de visite bordelaise comme quoi le public de Bordeaux aime les voix, les connaît et les apprécie à condition qu’elles soient généreuses puissantes et belles. Ariane à Naxos l’a montré, le Trouvère le confirme. J’espère que la programmation de l’an prochain tiendra compte des ovations et des commentaires des couloirs « enfin des voix, il y a bien longtemps qu’a Bordeaux on n’en avait pas entendu d’aussi belles ».
(*) quand est-ce que l’Opéra de Bordeaux perdra cette fâcheuse habitude d’afficher : distribution A et distribution B. Pour le public, la B est moins bonne que la A. C’est peut-être un raisonnement ridicule, mais il est réel. Pourquoi, ne pas faire tout simplement, comme font tous les opéras du monde, mettre les dates en face des noms.