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Archive pour la catégorie « critiques lyriques »

A l’Opéra de Bordeaux, trois chanteuses osent jouer !

Elles sont trois. Trois chanteuses lyriques en formation au Cnipal (Centre National d’Artistes Lyriques) de Marseille. Deux sopranos (Jennifer et Yuko Naka) et une mezzo-soprano (Simona Caressa). Elles ont offert au public bordelais, dans le cadre des Midis musicaux un récital d’extraits d’opéras présenté d’une manière assez originale.
Des fleurs posées sur et dans le piano, au sol, dans les cheveux, sur une table, avaient toutes un rôle à jouer. Au cours de leurs diverses interprétations, nos trois chanteuses jouent avec ces fleurs comme avec des partenaires.
L’originalité de ce concert venait surtout de la mise en espace des morceaux choisis. Il est en effet très rare de voir des chanteurs en récital mettre un soupçon de mise en scène dans leur concert. Il est vrai qu’elles avaient contourné la difficulté en choissant des morceaux d’opéras plus que des airs. C’est ainsi que nous avons pu voir et entendre un enchaînement subtil de courts extraits du Chevalier à la rose de Strauss. Puis, le trio des femmes dans Falstaff de Verdi et l’attente du retour de Pinkerton par Cio-Cio San et Suzuki dans la Butterfly de Puccini.Très belle réussite d’assemblage.
Dommage qu’elles n’aient pas osé aller plus loin dans cette démarche en ne donnant que des extraits même s’ils souvent moins familiers pour le public mais souvent bien plus intéressants qu’un simple air. Pour le public, la comparaison avec les grands noms du chant lyrique est tellement évidente et risquée, que s’attaquer en récital à des airs lorsqu’on débute, est très périlleux. Au lieu de l’air de Suzel de l’Ami Fritz de Mascagni, qui ne nous fera jamais oublier Freni et ceux supers rabâchés de Luna, Chapi…,j’aurais bien mieux apprécié d’autres extraits d’opéras. Sans chercher bien loin on doit bien trouver des extraits réunissant trois femmes (Manon, Carmen, les Noces…sans compter les très nombreux duos de femmes existant dans bon nombre d’ouvrages).
La formation d’artistes lyriques passent également par le jeu scénique. Ces trois chanteuses semblent l’avoir comprise, mais encore faut-il quelles aient en face un quelqu’un qui les aide et les entraîne dans ce sens.

Jean-Claude Meymerit



Strauss, Elektra et Baird

Quels chanceux ces montpelliérains ! Après Hildegard Berens il y a déjà quinze ans ils ont eu aujourd’hui Janice Baird. Quelles magnifiques Elektra ces deux chanteuses. En plus des deux précitées, j’ai eu la chance d’en applaudir deux autres célèbres dans ce rôle là : Gwyneth Jones à Orange en 91 et tout récemment Evelyn Herlitzius à Berlin.
Pour rester sur la production de Montpellier signée jean-Yves Courrègelongue, Janice Baird abordait là sa énième production. J’ai des souvenirs mémorables de quelques unes de ses prestations d’Elektra : à Toulouse en 2004 dans la très efficace mise en scène de Nicolas Joël, à Nantes en 2005 dans celle époustouflante de Charles Roubaud, à Bilbao en 2007 dans celle de Peter Konwitschny, qui est pour moi la plus aboutie et la plus violente, à Strasbourg en 2008 dans la très intelligente mise en scène de Stéphane Braunschweig, à Berlin en 2009 avec celle de Kirsten Harms. Toutes les interprétations de Janice Baird en fonction des mises en scène et des années, sont à la fois complémentaires et différentes formant chaque fois l’Elektra unique. On a l’impression que l’interprétation de ce personnage, avec des facettes à l’infini, est pour elle, sans limite. Lorsqu’on a vu une seule fois Janice Baid tenant à bout de bras écartés vers le ciel, vêtue d’un jeans, d’un tee shirt et d’une veste de laine bleu marine, la fameuse hache objet central de l’opéra, on est tétanisé à vie. Quel force de prestance et de jeu. Cette immense artiste qui paradoxalement est connue et méconnue du public français va faire enfin son entrée parisienne (mise à part son unique concert à Pleyel en Salomé) en 2013 dans les trois opéras de la tétralogie de Wagner.

Jean-Claude Meymerit



A l’Opéra de Nancy : « oh ! che bella italiana ! »

Plus que belle, époustouflante ! On l’a enfin la vraie « Italienne à Alger ». Après les regrettées Horne, Terrani, Dupuy…, toujours présentes dans nos oreilles, on attendait Lemieux, elle est arrivée. Ouf !  Ras le bol d’entendre et de voir des pseudo « Italiennes » dans la plupart des théâtres. Avec la production bordelaise, j’avais écrit que l’Italienne à Alger n’était pas une opérette de Lopez, mais un opéra avec des grandes et belles voix.
Marie-Nicole Lemieux possède tout, un charme fou, un magistral contralto, des aigus percutants, un jeu scénique exalté…Tous les ingrédients pour ce rôle là. Elle insuffle à tous ses airs les nuances charnelles et brillantes voulues par le rôle. Qu’ils paraissent courts ! On est sous son charme. Elle a pour partenaires, le jeune chinois Yijie Shi, qui enchante la salle avec un timbre à la Florez et une naturelle virtuosité. Tous les autres rôles sans les citer sont à leur place, chantent, jouent et s’amusent et le public est heureux. Grande soirée. L’orchestre y est aussi pour beaucoup. Paolo Olmi à la tête de l’orchestre de Nancy participe et s’implique dans chaque note.
Reste la mise en scène ou devrais-je dire la magnifique scénographie. Le décor, imposante carcasse d’avion suite à un crash dans une forêt tropicale, je suppose, car beaucoup de bambous. Très beau mais trop envahissant sur le plateau de Nancy. J’ai cru comprendre que ce gigantesque décor et ce lieu inconnu où se déroule l’action, étaient volontaires afin de ne pas brusquer, choquer ou éveiller d’éventuelles interprétations entre les deux civilisations présentes dans le livret. Stop à cette sombre hypocrisie ! Sous prétexte d’histoires racistes, ethniques, politiques, sociales, sexuelles.. on ne va tout de même pas changer toutes les histoires d’opéra pour aller dans le sens du poil de certaines personnes qui y voient et verront toujours ces questions là. La liste est longue dans le monde des livrets d’opéra. Les histoires de ces opéras existent. En les écoutant et en les voyant chacun se raconte les siennes avec sa propre conscience et ses propres valeurs. Le spectacle n’est-il pas fait pour ça ? Aussi, je préfère que les metteurs en scène affichent soit clairement un parti pris, une idée ou soit tout simplement présentent l’oeuvre dans une convention totale plutôt que d’essayer de masquer l’intrigue par des non dits et des fouillis d’idées floues en utilisant le plus souvent des effets scéniques vulgaires et gratuits de pure provocation à des fins uniquement médiatiques (très en vogue actuellement dans certaines salles d’opéra). A Nancy, même si le décor est dans l’exagération, il fonctionne très bien car nous sommes dans un opéra bouffe. Cette production de « l’Italienne à Alger » est une merveille.

Jean-Claude Meymerit



L’opéra retransmis en direct, ce cher intouchable !

Ce samedi soir était retransmis au Gaumont de Talence en direct du Metropolitan de New York, l’opéra de Charles Gounod, Faust.
Connaissant l’immense popularité de cet opéra français, il était préférable d’arriver assez tôt dans ce complexe cinématographique aux antipodes d’une salle d’opéra. C’est ce que je fis en arrivant 1h30 à avant le début de la séance. Un monde fou commence à s’agglutiner en bas des marches avec un patchwork d’âges impressionnant. Tout content de constater cet engouement pour l’opéra devenu brutalement populaire et surtout de constater que le public de ces retransmissions a considérablement évolué, j’en étais presque prêt à aller féliciter le Directeur de la salle pour son travail de pédagogie de sensibilisation et de communication. Heureusement que je ne l’ai pas fait. Quelle honte j’aurais eu !
Car hélas, trois fois hélas (ou mille fois), tout s’écroula lorsqu’une voix au micro du cinéma annonce que la projection du film « les Intouchables » se passe salle 1. Aussitôt, tel un ballet organisé à l’ouverture des jeux sportifs des kermesses de mon quartier, sortent des rangs des enfants, des familles entières pour se précipiter vers le contrôle. Je regarde la file d’attente de mon Faust et constate que nous étions une petite poignée clairsemée comme des jetons abandonnés sur un jeu de damier ou comme un immense tissu bouffé par les mites. Tous ces rescapés aux « intouchables » avaient de plus dépassé l’age de jouer à la corde à sauter. Voilà encore un échec total. Je l’ai dis et je le redis et le redirais longtemps et haut, pourquoi ne pas profiter de ces retransmissions pour éduquer les jeunes, les familles à cette forme d’art qu’est l’opéra ? Même si nous ne sommes pas dans la forme d’art vivant absolu on est tout de même à sa porte. Cet intermédiaire, certes bâtard, serait toutefois un bon tremplin pour une approche concrète du répertoire lyrique.
Ceci dit, avec une place à 26 euros, on est loin des premières clés de démocratisation de l’Art. Par contre, (et c’est ce que je fais le plus souvent) il suffit d’attendre quelques petits mois pour s’offrir, presqu’à moitié prix, le DVD de la retransmission. Un constat en bonus : le film « les intouchables », lui, en version DVD coutera le double d’une entrée de cinéma. Vous suivez ?

Ce soir, sur scène, (je veux dire à l’écran), un Faust avec des noms prestigieux du chant lyrique actuel : Jonas Kaufmann en époustouflant Faust, Marina Poplavskaya une Marguerite de rêve et de tendresse, René Pape l’incontournable Méphisto sans oublier le magnifique Valentin de Russell Braun. Le tout placé sous la magique baguette de Yannick Nézet-Séguin. Le seul bémol vient de la mise en scène dans laquelle on se demande si le metteur en scène a vraiment lu le livret.
Quel dommage de ne pas pouvoir faire partager et bénéficier de tels événements exceptionnels à un plus grand nombre.

Jean-Claude Meymerit
10 décembre 2011



Opéra de Bordeaux : enfants terribles mais trop sages

Quel esthétique spectacle ! Peut-être trop bien léché et surtout trop théâtralisé. Quelques fois le trop « bien fait » et l’excès de théâtralisation tuent et passent avant le drame musical. Mais le public bordelais adore ces nouvelles présentations d’opéras. On ne va tout de même pas trop s’en plaindre ! Quoique ! En pinaillant légèrement, j’aurais aimé un peu plus de réalisme et de fantaisie dans cette oeuvre de Cocteau. A-t-on toujours besoin aujourd’hui à faire au théâtre du correctement visuel ? On voit vite que Stéphane Vérité est un magnifique homme de théâtre qui a les moyens financiers mais qui oublie certains détails importants ! Comme par exemple les interventions du narrateur que l’on entend à peine. De ce fait on perd certains éléments clés de l’histoire. Pourquoi avoir donner ce look à Elisabeth au tout début de l’oeuvre. Elle ne fait vraiment pas jeune fille mais plutôt bourgeoise mure sportive. La musique de Philip Glass composée en 96, que je déguste avec délicatesse, peut déplaire à certains car répétitive mais quel fourmillement et quel pétillement de notes ? Celles-ci sont entre les six mains de trois talentueux pianistes – Françoise Larrat, Jean-Marc Fontana, sous la direction de Emmanuel Olivier – . Ceux-ci se regardent, s’écoutent, la fosse est aussi pleine musicalement que s’il y avait eu un orchestre. J’entends par là que cette musique de Glass a une force étonnante. Sur scène, les quatre artistes chanteurs jouent et chantent. Le baryton Guillaume Andrieux dans le rôle de Paul nous émeut et joue vrai. Quel talent ! Dans le celui d’Elisabeth, Chloé Briot surjoue trop. Un peu plus de naïveté et de gaminerie et de « laisser-aller » auraient été idéales. Par contre sa voix nous séduit. Gérard est interprété pas Olivier Dumait. Le travail de cet artiste est propre et sans bavure mais par défaut de mise en scène son texte n’est pas mis en valeur. Le personnage de Agathe/Dargelos joué par Amaya Dominguez, dans des tenues de haute couture, possède une voix avec toute cette séduction veloutée et ambigüe du personnage. Dans l’ensemble tous ces enfants sont bien sages !
C’est un spectacle très classe. Je ne peux pas ignorer les magnifiques vidéos projetées qui donnent à l’ouvrage des dimensions insoupçonnées. Bien sûr, l’utilisation de cette technologie a ses limites surtout lorsqu’elle tombe en panne en pleine émotion scénique et qu’apparait à l’écran la page de garde de l’ordinateur laissant ensuite la place au rideau qui tombe pour un entracte impromptu d’un quart d’heure, le temps de réparer. Dommage ! Très belle soirée qui restera toutefois gravée dans les mémoires et dans les archives.
Jean-Claude Meymerit
20 novembre 2011



Carmina Burana à l’Opéra de Bordeaux : une soirée de bonheur !

La première partie du spectacle de ballet nous donne déjà l’esprit de la soirée, classe et bonheur : sur scène, sept couples de danseurs portés par le Concerto n°1 pour piano et orchestre de Chopin enregistré par Martha Argerich et l’Orchestre Symphonique de Montréal sous la direction de Charles Dutoit. Sous nos yeux, pureté, beauté et performance chez tous les danseurs.
En seconde partie, Carl Orff en partenaire musical. Quoi rêver de mieux ? Toute la compagnie de ballet de l’Opéra de Bordeaux (à une ou deux exceptions près) est présente sur scène. La troupe rayonne. Les danseuses et danseurs sourient car heureux de danser sur cette chorégraphie de Maurizio Wainrot (rappelons-nous du Messie). Ils explosent. Les danseurs du corps de ballet, les solistes et les étoiles sont tous mélangés, tous sur le même piédestal. C’est généreux, beau et émouvant. Pas de critique particulière sur telle ou telle facette technique de ces deux ballets car ce soir la danse est au rendez-vous avec un grand D. Ensembles, gestes, corps, visages… tout danse.
Ce que j’ai vu et entendu ce soir est vraiment digne d’une scène nationale (pas comme une certaine et récente Butterfly !). Dans la fosse d’orchestre, cette cantate scénique composée par Carl Orff est la version réalisée pour petite formation (deux pianos, timbales et percussions). Elle est dirigée par Pieter-Jelle de Boer avec précision et beaucoup d’application (un peu trop à mon goût).
Les choeurs de l’Opéra de Bordeaux, toujours au zénith de leur art (même si là aussi j’aurais aimé un peu de plus d’envolée et de brillance). Quand aux solistes, mon admiration va surtout à Mickaël Mardayer, contre-ténor. Quelle leçon de chant ! Le tout accompagné de nuances et couleurs remarquables. Son morceau nous a semblait vraiment trop court. Florian Sempey, baryton, a beaucoup de présence et son chant est puissant et bien timbré. Par contre, je n’ai pas du tout apprécié la voix de la soprano Sophie Desmars. Voix assez faible et aigrelette, style cocotte des années 50. C’est vraiment dommage, car la longue tenue de la note finale de son premier morceau est une performance.
Pour terminer il faut saluer à nouveau le chorégraphe Maurizio Wainrot, qui par la richesse de son travail, mis en oeuvre par les répétiteurs Andréa Chinetti et Miguel Angel Ellias, a offert aux danseurs du Ballet de Bordeaux, habitués aux classiques, un magnifique cadeau de danse contemporaine.
Jean-Claude Meymerit



Opéra de Bordeaux : deux Butterfly avec une seule aile

Décidément l’Opéra de Bordeaux adore ce jeu ambigu de deux distributions dites A et B. Comme je l’ai souvent mentionné cette classification perturbe l’esprit. Dans la plupart des têtes il est évident que le A est meilleur que le B. Dans la plupart des théâtres lyriques on parle d’alternance ou double distribution. Ainsi tous les artistes sont a égalité aux yeux du public. Sauf à Bordeaux ! Allez savoir !
J’ai bien sûr assisté aux représentations avec les deux distributions. Dans les deux, une direction d’orchestre de Julia Jones assez déroutante tout au moins au cours des premières représentations avec des ralentissements, du laisser aller avec les cuivres aux endroits ou une caresse musicale devrait intervenir laissant émerger les voix au lieu de les couvrir. Défauts que je n’ai plus retrouvé à l’avant dernière. Bien au contraire j’y ai entendu une lecture plus appliquée, précise, racontant presque l’histoire, un miracle !
Heureusement que des voix comme celle de la magnifique Alketa Cela en Madame Butterfly, et du très intelligent Pinkerton en la personne de Chad Shelton nous absorbent. Quel couple harmonieux et ceci sur toute la ligne. On croit en leur histoire et nous sommes émus. Je n’en dirais pas autant avec le couple Gilles Ragon et Cécile Perrin qui donnent à leurs personnages des allures guignolesques au lieu d’une simple lecture tragique puccinienne. Pour Gilles Ragon, quelle désolation son Pinkerton. Aucun sentiment, gesticulation inutile, aucune précision dans les gestes, notes tonitruantes à tout vent. A force de vouloir tout chanter, voilà ! Tant qu’à Cécile Perrin il semble qu’elle ait confondu tous les rôles de son répertoire. En tout cas elle n’est vraiment pas une Butterfly. Dommage, pour une prise de rôle !
Alors que pour la même prise de rôle, Alketa Cela chante, joue et émeut avec beauté et aisance. Dès les premières notes de son entrée, son timbre nous envahit et ne nous quitte pas. Nous savons ainsi que nous allons apprécier une vraie Butterfly ! Toute la soirée on est suspendu à ses lèvres. Elle est habitée par Puccini car elle aime Puccini cela se voit et s’entend. A quand sa Mimi à Bordeaux ? Chez son partenaire Chad Shelton, il suffit de l’entendre et de regarder son jeu et l’on comprend aussitôt les intentions psychologiques de Pinkerton. Même si la voix n’est pas d’une grande puissance « voyante », on l’écoute avec attention car tout chez lui est juste et tout nous invite à l’émotion. Tout le contraire d’un chanteur “beuglard”.
Si je fais l’impasse sur tous les autres rôles des deux distributions c’est que tous campent et interprètent parfaitement leurs personnages. Jusqu’aux plus petits, tous sont à leur place et chantent. On les écoute vraiment et on les applaudit.
En ce qui concerne la mise en scène de Numa Sadoul, du beau et du moins beau, des effets utiles et inutiles, du vu et déjà revu, en clair trop d’années sont passées depuis la première. Aussi, est-ce peut-être la faute à cette mise en scène si nos mouchoirs sont restés dans nos poches ?



La Belle Hélène à l’Opéra de Bordeaux : de l’opéra-bouffe à l’opéra-plouf !

La déesse Venus avait donné à Frédéric Maragnani de très efficaces ingrédients.
Une Belle Hélène (Maria-Riccarda Wesseling) à la diction à faire pâlir de jalousie certaines chanteuses françaises, un Pâris (Sébastien Droy)) au beau timbre et beau gosse. Un Oreste (Christine Tocci), un Agamennon (René Schirrer), un Calchas (Philippe Ermelier) tous des plus efficaces et surtout un remarquable Ménélas (Rodolphe Briand) à la superbe précision d’interprétation. Ces trois derniers, dans le célèbre trio, sont éclatants. C’est un bijou. Sans oublier tous les autres rôles, parfaits.
Les décors (ou le décor) sont beaux et imposants. Toute ressemblance avec certains lieux architecturaux bordelais n’est pas un pur hasard mais bien souhaitée par le metteur en scène. Quelle chance ! Enfin la célèbre caserne des pompiers de la Benauge des bords de Garonne repeinte.
Mais alors pourquoi avec tous ces excellents ingrédients (y compris les perruques choucroutes très drôles, les traditionnelles chaises longues, la voiture électrique…) le spectacle reste assez pâlot ? On s’y ennuie. Tout le monde en effet ne s’appelle pas Laurent Pelly. Vouloir copier, oh, que c’est vilain !
Dans une ambiance année soixante les chanteurs semblent être livrés à eux-mêmes. Être metteur en scène de théâtre ne veut pas dire être metteur en scène d’opéra ? Ce n’est pas non plus en faisant gesticuler quatre danseurs qui « s’époumonent les jambes », à force de vouloir faire impression. Le pire de l’ennui vient surtout du rôle donné au magnifique choeur de l’Opéra de Bordeaux. Les pauvres chanteurs me font pitié. J’avais envie de leur hurler, réveillez-vous ! Ils entrent, ils sortent à la queuleuleu et chantent. Encore auraient-ils représenté des choeurs antiques, même à la sauce sixties, pourquoi pas ! Mais être posés là en potiches et figés, c’est triste pour eux et pour nous. Quelle chape de béton dans cette magnifique partition d’Offenbach. Claude Schnitzler à la tête de Orchestre national de Bordeaux Aquitaine s’applique, mais ne donne pas ce côté de fantaisie et tendresse qu’exige la pétillante partition de cet opéra dit bouffe.



Ce soir, j’ai applaudi l’écran !

Emporté par un enthousiasme à basculer d’un balcon (si j’avais été bien sûr, dans une vraie salle d’opéra), j’ai applaudi un écran de cinéma. En effet, je me trouvais ce samedi 14 mai dans une salle ordinaire d’un cinéma, à une retransmission en direct du Metropolitan de New York. Une salle moyennement remplie. C’est vrai qu’aller assister à une représentation de la Walkyrie un samedi fin d’après-midi dans un complexe cinématographique de banlieue, cela tient plus d’une erreur d’aiguillage de tramway qu’à une volonté de plaisir à se cultiver. Ceci dit, moi j’y étais. Et tant mieux pour moi et dommage pour les absents. Quelle soirée !
A l’affiche, les plus beaux chanteurs du moment dans ces rôles wagnériens (Siegmund et Sieglinde). Vous vous impatientez de savoir qui ? : Jonas Kaufmann et Eva-Maria Westbroek. Pour moi, ce sont actuellement sur la planète les deux meilleurs chanteurs pour aborder ces deux rôles du frère et de la soeur jumelle (et pourtant j’en vois et j’en entends). Le metteur en scène avait même ajouter à Kaufmann quelques longueurs de plus dans sa chevelure, si bien qu’ainsi, ils arrivaient à se ressembler. Leurs voix, somptueuses. Du chant, rien que du chant ! Tout y est beau et merveilleusement bien fait. Le aigus de Siegmund aussi tranchants que son épée, le timbre et le moelleux de Sieglinde aussi vrai que sa douceur de visage et de jeu.
A la fin de leur duo du premier acte, lorsque le rideau se ferme sur eux à 6 000 km de là, l’émotion est entrée jusqu’au bout des poils de duvet de la peau. On restent béas et cloués avec un sentiment d’impuissance face à ces moments de grâce. Puis tout à coup, une fois ce moment indescriptible passé, les mains se rapprochent brutalement et sans contrôle expriment tout leur contentement. Ce soir, j’ai applaudi l’écran. Tant pis !



Le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux : à tous les soirs, on gagne !

Lorsqu’une maison d’opéra affiche deux distributions pour un même ouvrage, louer une place en fonction de celles-ci fait partie du coup de poker (*). Avec le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux, on gagne à tous les coups. Cette superbe production nous vient de l’opéra de Marseille dans une mise en scène, élégante, simple et intelligente de Charles Roubaud. Des décors qui occupent l’espace avec force et pureté, preuve du bon goût, avec des éclairages remarquables bougeant à notre insu apportant le petit plus qui fait mouche. Nous sommes loin de ces hideux éclairages de la récente Ariane à Naxos sur cette même scène. Côté chant, les voix sont aux rendez-vous et quelles voix. Alors qu’une Leonora, Leah Crocetto, en grande verdienne, chante tout dans la délicatesse avec ornementations et filets à la Caballé, la seconde, Elza van den Heever, aborde le rôle avec plus de charnel et de niaque aux graves et aux aigus plus directs. Le Manrico de Giuseppe Gipali a trop de retenue comme s’il avait peur de dire les mots et de les affirmer alors que le timbre et la puissance sont là. Son homologue Trouvère, Gaston Rivero, a beaucoup plus de vaillance dans l’interprétation du rôle et dans la projection des phrasés, mais je ne sens pas en lui une entière sûreté. Pourquoi ces deux ténors ne se lâchent pas un peu plus. Azucena, c’est Elena Manistina que j’adore car c’est la sorcière bien aimée au timbre chaud et caverneux sur un fond de puissance énorme. Dans la seconde distribution, Véronica Simeoni, est plus sorcière des quartiers chics qu’une sorcière gitane aux actions des plus macabres. Sa voix est belle. Très grande mezzo mais pas assez de sombre et de machiavélisme. Alors que le Comte de Luna de Alexey Markov m’a laissé sur ma faim, surtout par une absence totale de jeu de scène et de composition du rôle, Lionel Lhote dans ce même rôle m’a littérallement transporté. D’une somptueuse puissance au timbre généreux et très coloré. Avec quelle aisance il amène ses aigus. On dit qu’il va revenir dans le rôle Sharpless l’an prochain (chut c’est un secret ! ). Dans les deux distributions Eve Christophe-Fontana garde le sien. Cette soprano d’une grande finesse, déjà appréciée dans son Echo d’Ariane, donne ici à Inès tout le relief vocal souhaité. Pendant qu’Eric Martin-Bonnet toujours égal à lui-même, tient le rôle de Ferrando le mieux possible, je garde pour la fin la découverte dans le même rôle, d’une pépite en la personne de la basse Wenwei Zhang. Une merveille de chant, de facilité et de puissance. Pourvu que la direction de Bordeaux pense à lui très vite.
Les choeurs dans cet ouvrage ont une place primordiale et le complément avec les choeurs de l’Opéra de Paris, sauf erreur de ma part (l’affiche ne le dit pas), sont somptueux. Lorsqu’ils passent ou arrivent de derrière les immenses paravents décors, les sonorités se mélangent, les personnalités de chacun surgissent tels des arômes d’un bon vin et jaillissent dans la salle comme dans une séance de cours de dégustation.
La partition orchestrale de cet opéra ne m’a jamais séduite, et j’avoue que la prestation du Chef d’orchestre Emmanuel Joel-Hornak a été des plus conventionnelles mais sans plus. A sa décharge, peut-on vraiment beaucoup plus ajouter à une telle partition ?
Ayant assisté à ces deux représentations très différentes l’une de l’autre et que le public applaudit pendant de très longues minutes sans se lever de son fauteuil, comme s’il avait été assommé par cette avalanche de notes, je me pose la question suivante: aurions-nous retrouver notre carte de visite bordelaise comme quoi le public de Bordeaux aime les voix, les connaît et les apprécie à condition qu’elles soient généreuses puissantes et belles. Ariane à Naxos l’a montré, le Trouvère le confirme. J’espère que la programmation de l’an prochain tiendra compte des ovations et des commentaires des couloirs « enfin des voix, il y a bien longtemps qu’a Bordeaux on n’en avait pas entendu d’aussi belles ».
(*) quand est-ce que l’Opéra de Bordeaux perdra cette fâcheuse habitude d’afficher : distribution A et distribution B. Pour le public, la B est moins bonne que la A. C’est peut-être un raisonnement ridicule, mais il est réel. Pourquoi, ne pas faire tout simplement, comme font tous les opéras du monde, mettre les dates en face des noms.