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Archive pour la catégorie « critiques lyriques »

À Nantes : Un Vaisseau fantôme, scéniquement sauvé des eaux !

Il faut être vraiment passionné par les œuvres de Wagner pour avoir osé faire dix heures de train aller retour afin d’assister à une représentation du Vaisseau fantôme – ou Le Hollandais volant ou tout simplement Der Fliegende Holländer pour les puristes -.

Ce voyage épique visait essentiellement la mise en scène des sœurs Rebecca et Beverly Blankenship. Pas de déception, cette scénographie est remarquable. Sur la totalité du plateau est installée une immense piscine noire contenant une vingtaine de centimètres d’eau. Pendant toute la représentation, les artistes des chœurs, les figurants et les solistes se déplacent dans cet élément naturel avec fougue ou précaution. Dans cet environnement aquatique, soit le bruit du brassage de l’eau se fait entendre violemment soit seuls quelques clapotis fixent notre attention. C’est très beau et efficace.

L’amarrage des vaisseaux est symbolisé par des cordes qui descendent des cintres et utilisées par tous les protagonistes comme dans un spectacle de music-hall. Le tableau de Senta est représenté par une immense bobine symbolisant un rouet qui réalise des cordages. Toujours les pieds dans l’eau, les femmes font tourner cette bobine comme le feraient des esclaves. Pour le dernier tableau, des bittes d’amarrage sont alignées sur un côté du plateau. Un quai de port dans un matin brumeux.

La magie de cette mise en scène vient aussi d’intelligents et précis éclairages omniprésents tout au long de l’œuvre ainsi que des fumées imitant les brouillards et les écumes qui enfin ne sont pas diffusés gratuitement comme bien souvent sur les scènes théâtrales. Ici ces fumées ont un sens. Sur un cadre noir en avant scène, le nombre d’années d’errance du Hollandais est symbolisé tout autour par des marquages de barres de comptage.

Le second vainqueur de la soirée est l’orchestre symphonique de Bretagne dirigé par Rudolf Piehlmayer. Il a su doser et maitriser les forces musicales wagnériennes en respectant les petites dimensions de la salle.

Reste les chanteurs. On nous a annoncé une Senta souffrante. Je pense qu’en possession de tous ses moyens elle aurait été une sublime Senta. Elle a de la jeunesse dans la voix, des aigus percutants et très bien projetés. Les attaques un peu timides mais ce soir elle est tout à fait excusée.

Pour la distribution masculine, j’ai beaucoup souffert. Des timbres pas très beaux, certaines voix comme usées, des écarts de justesse, des efforts vocaux inutiles… Quel dommage ! Un Vaisseau fantôme sans belles voix masculines, c’est triste. Les Chœurs des deux maisons lyriques de Nantes et Angers, acteurs permanents, manquent un peu de mordant et d’unisson.

Rien que pour la mise en scène il faut aller voir cette production de Nantes-Angers-Rennes. On s’y noierait presque !

Jean-Claude Meymerit, 5 juin 2019



Les voix de la Walkyrie fendent le ciel bordelais !

L’Opéra de Bordeaux, dans l’enceinte de son Auditorium, présente actuellement la Walkyrie de Richard Wagner. Depuis le temps que nous attendons que les volets du Ring refassent leur entrée à Bordeaux, nous y voilà.

Sauf erreur de ma part, la dernière fois que fut donnée la Walkyrie à Bordeaux, c’était au Grand Théâtre en janvier 1987 avec la grande Deborah Polaski dans Brünnhilde et Nadine Denize dans Fricka. Plus de trente ans après, c’est à l’Auditorium, prévue dans une mise en espace – dixit le programme – ou plutôt une mise en scène digne de ce nom avec de très belles images et des jeux scéniques assez exceptionnels. Bien sûr les gradins de la scène prévus pour les concerts symphoniques sont toujours omniprésents, bien sûr les décors ne sont que des panneaux mais la projection d’images psychédéliques suffit à créer l’intensité dramatique de cet opéra. D’autres immenses panneaux miroirs placés sur les côtés apportent une profondeur au tout en multipliant les angles de vues et les couleurs.  D’autres effets de lumière sont présents sur le sol des praticables. C’est beau et très efficace.

Les projections symbolisent la plupart des thèmes musicaux et dramatiques de l’opéra. On y trouve l’œil très coloré d’un loup pendant l’introduction musicale, les anneaux multiples en clin d’œil à la déesse du mariage, aux Nibelungen, au cercle de feu final… Deux scènes m’ont plus particulièrement intéressées : celle ou Fricka apparaît en fond pour confirmer à Hunding que sa demande est exaucée et celle de la scène finale où Wotan reste un instant assis sur le rocher auprès de sa fille endormie. Seule la projection du frêne aux couleurs bleu blanc rouge avec des formes de têtes-statues pendant que Siegmund arrache la lance m’a un peu gênée. Un peu meeting politique !…Tout ce travail précis de mise en scène, nous le devons à Julia Burbach.

Chez les chanteurs, un festival de décibels nous est offert mais pas n’importe quels décibels. Ils sont ceux qui nous émeuvent et nous enchantent, ceux nous transpercent le cœur et l’estomac et qui nous laissent sans voix. Le tout dans un écrin velouté d’émotions.

Cet écrin nous le devons surtout à l’Orchestre de Bordeaux Aquitaine sous la baguette magique de son chef Paul Daniel. Ses quatre heures wagnériennes nous baignent dans une onctuosité musicale époustouflante. Tout est précis, dentelé, pas d’étirage excessif et tintamarre de cuivres outranciers. Cet Orchestre à lui seul raconte l’histoire fleuve de cet opéra. C’est rare, surtout si je compare avec la production que je viens de voir tout récemment à deux reprises au San Carlo de Naples où l’orchestre a abusé de lenteurs excessives et de tintamarre des cuivres digne d’une fanfare. A Bordeaux, dans ce fleuve de douceur et de violence, des voix incroyables y trouvent place.

En tout premier, les huit Walkyries – élèves sorties tout juste du conservatoire de Bordeaux et chanteuses chevronnées – aux sonorités envoutantes et puissantes, , comment ne pas souhaiter devenir un héros de guerre tombé à la guerre et ravigoté entre les mains – ou plutôt leurs voix -. Le Hunding de Stephan Kocan a toutes les qualités du « méchant » prêt à tout et macho à souhait à la voix de basse profonde, nous fait presque peur. La Fricka de Aude Extrémo, peut être plus voix d’Erda que Fricka, à l‘allure altière de grande déesse, nous offre de magnifiques intonations colorées sorties des profondeurs de sa voix, aux contours envoutants. Evgeny Nikitin dans Wotan, impressionne toujours par sa stature physique et sa présence vocale (*). Très en forme il nous offre un Wotan de haut niveau. Avec Issachah Savage, qui m’a scotché tout récemment dans le Ariane à Naxos de Toulouse, a abordé Siegmund avec une simplicité et une humanité saisissante. Il aime Sieglinde et il le fait savoir par des passages vocaux suaves et engagés. Il fait d’une bouchée son « Wälse ». Sa soeur et son amante Sarah Cambidge est une découverte exceptionnelle. Son timbre nous transporte avec une  projection de voix particulièrement puissante et fruitée qui nous fait vibrer. Quelle voix ! Tout est beau. Si je garde pour la fin la Brünnhilde de Ingela Brimberg, c’est que j’ai une faiblesse pour ce type de voix. Après sa mémorable Elektra sur cette même scène il y a deux ans, elle nous revient rayonnante, énergique, Sa voix n’est jamais forcée, Elle interpelle chaque de coin de notre être et âme avec une voix d’acier aux contours moelleux. C’est une des meilleures Brünnhilde actuelles.

Ouvrons nos fenêtres, regardons le ciel, et écoutons, n’entendez vous pas les chevaux des Wakyries battre le ciel bordelais ?

Jean-Claude Meymerit, 17 mai 2019

(*) Au cours de la soirée du 20 mai, de nombreux spectateurs ont été bouleversés par la prestation du Wotan de Evgeny Ikitin. Ses « adieux à Brünnhilde » furent d’une émotion telle que larmes nous gagnaient. Un immense Wotan.



Ariane et Barbe-Bleue au Capitole de Toulouse : chic et Koch !

Magnifique production et éblouissante Sophie Koch ! Du grand art. Décidément le Capitole de Toulouse continue de nous séduire par sa programmation et le choix des protagonistes.

Sur sa scène, c’est dans un décor et des costumes blancs et noir étincèlements sous des lumières affirmées que nous assistons à l’unique opéra écrit par Paul Dukas, pas très connu du grand public. C’est à Stefano Poda que nous devons cette magie, c’est très chic et intelligent.

A part quelques passages écoutés à la volée par-ci par-là, c’est la première fois que je vois cet ouvrage sur scène.

Dans la distribution, j’ai été conquis par la percutante brochette de chanteuses dans les rôles des épouses de Barbe-Bleue. Elles ont une diction parfaite, des voix bien timbrées et surtout bien projetées. Dans les autres rôles féminins il ne faut pas oublier Janina Baechle dans le rôle de la nourrice, qui a chacune de ses apparitions nous charme par sa voix chaude et colorée.

Mais le grand « choK » vient de Sophie Koch. Même si chacune de ses apparitions sur de nombreuses scènes internationales sont des évènements, ce rôle d’Ariane semble avoir été écrit pour elle. Sa voix est en communion permanente avec l’écriture musicale de Dukas et chaque phrasé devient alors une promenade poétique. Elle chante chaque syllabe avec des colorations inouïes et une élégante diction. La projection de sa voix, de la note la  plus grave à la note la plus aiguë est d’une beauté impressionnante avec ce timbre moiré si reconnaissable. Quel rôle ! Deux heures sur scène à chanter.

Vivement Kundry et bien d’autres rôles. On n’ose imaginer lesquels !

Jean-Claude Meymerit, le 7 avril 2019



Manon au Grand Théâtre de Bordeaux : Py aux carrées des dames !

Pour cette nouvelle production de Manon de Jules Massenet, Olivier Py a frappé fort. Nous sommes très loin de la petite place provinciale d’Amiens et de la modeste chambre parisienne des amoureux… Avec son approche, le metteur en scène nous projette immédiatement dans la ruelle d’un quartier chaud. – je ne pense pas qu’il s’agisse de la ville  d’Amiens, ça se saurait - Les nombreux hôtels et les tripots aux néons multicolores nous interpellent. C’est grandiose et beau. Après deux lignes extraites du roman de l’Abbé Prévost dite par Des Grieux à l’ouverture du rideau – ou plutôt à l’ouverture du décor – nous sommes plongés dans cet univers de la prostitution et des jeux d’argent magnifiés par de magnifiques décors à la machinerie complexe bien huilée qu’affectionne notre metteur en scène. Je me souviens de son Tristan hallucinant à Angers, son Trouvère sombre de Munich, son Lohengrin imposant de Bruxelles…Chaque fois des visuels à couper le souffle.

Cette production de Manon a été créée à Genève en 2016 et a suscité quelques remous dans le public. Pour être très honnête, pour sa reprise bordelaise j’ai davantage été dérangé par la distribution que par la mise en scène qui se voulait un peu provocante mais assez percutante. Quelques contre-sens avec le livret m’ont gêné mais la force de la mise en scène efface tout. Cependant pour chanter Manon, il faut des voix. Malheureusement elles manquaient un peu à l’appel. A part le magnifique Des Grieux de Benjamin Bernheim qui possède tous les ingrédients souhaités. Il est jeune un peu amoureux gauche mais surtout il possède la voix idéale pour ce rôle. Quelle projection ! Sa voix claire et puissante nous transporte pour notre plus grand plaisir, dans une palette d’émotions éblouissante. Il y apporte toutes les nuances. Il est un grand Des Grieux.

Avec Lescaut, Le Comte Des Grieux, Poussette, Javotte, Rosette nous sommes dans une certaine tradition vocale irréprochable. C’est bien fait et efficace. Une mention spéciale toutefois pour le Guillot de Morfontaine qui s’impose fort bien vocalement et scéniquement.

Reste le cas du rôle titre. Pourquoi les maisons d’opéra continuent d’afficher dans ce rôle des voix trop légères. La mode est venue avec Nathaie Dessay à Genève en 2004. Étant dans la salle, je me souviens qu’elle était dépassée. Avec Nadine Sierra on n’y échappe pas et on n’est pas loin du même constat. Certes, elle possède des atouts immenses. Le timbre est envoûtant, les aigus francs et tenus, son jeu est vrai avec une classe omniprésente tout le long de l’ouvrage. Seulement est-ce la voix d’une Manon ? Qui se souvient de la fraîcheur de Freni dans ce rôle, de l’élégance vocale d’une Andréa Esposito, et surtout de la classe vocale absolue et physique de Renée Fleming sur la scène de l’Opéra de Paris ainsi que celle de Raina Kabaivanska entendue à Bilbao. A Bordeaux on ne peut pas non plus oublier Léontina Vaduva qui, dans ce rôle de Manon, fit sa première apparition en France. Notre Manon bordelaise actuelle manque de cette épaisseur et de voix lyrique sur toute la ligne de chant. Son manque de puissance fini par être un handicap pour l’oreille.

De plus, il me semble aussi que lorsqu’on se trouve face à un metteur en scène de la trempe de Py, il faut que les castings soient à la hauteur. Sinon les chanteurs sont noyés et paraissent encore plus fades. S’ils n’ont pas de fortes personnalités vocales et physiques, les décors, les éclairages et tous les jeux de mises en scènes finissent par prendre le dessus aux dépends des chanteurs.

Jean-Claude Meymerit, le 6 avril 2019

 



Au Grand Théâtre de Bordeaux : Sondra Radvanovsky, le diamant du bel canto.

En sortant de la salle, les gens sont sous le choc : « je suis sans voix » dit une dame », « je ne peux pas parler, j’ai besoin de silence « dit une autre dame en s’adressant à son amie, « Eblouissant ! », « Grandiose ! », « Enfin une voix ! », « J’en ai la chair de poule »,…autant de mots qui jaillissent de toutes les bouches. Un public abasourdi par cette immense chanteuse.

Personnellement je ne la connaissais que par les vidéos et les retransmissions. J’étais déjà un inconditionnel.

A l’occasion de ce splendide récital, ce n’est pas l’Opéra de Bordeaux qui la recevait mais c’est elle qui nous « invitait » chez elle dans son écrin. Elle adapte sa voix à tous les contours dorés de la salle, elle s’adresse à chacun de nous en regardant régulièrement le public de gauche à droite et de bas en haut de la salle. Quel immense respect pour ses « invités ». Ne parlons pas de sa voix. Elle est immense, maitrisée dans toute la palette de couleurs et de nuances. Du murmure aux notes les plus aiguës, elle chante. Sa voix solaire et radieuse nous envoûte. A tout cela Sonia Radvanovsky possède une étonnante qualité, un peu trop souvent oubliée dans l’enseignement lyrique, je veux parler de la projection de la voix. Quel modèle pour tous les chanteurs en herbe qui le plus souvent chantent pour leur nombril ou leurs chaussures.

Après une suite de morceaux allant de Caccini à Verdi en passant par Scarlatti, Gluck, Durante, Bellini, Donizetti, Rossini et Puccini, elle nous offre en bis quatre autres airs dont un extrait d’Adrienna Lecouvreur de Cilea, qui chavire la salle.

Pour ce récital mémorable, il ne faut pas oublier son accompagnateur pianiste, Anthony Manoli, qui ne fait, avec virtuosité et complicité, qu’une bouchée de toutes les partitions.

Merci Madame de nous avoir reçu avec autant d’amour !

Nota : Comme je l’ai déjà évoqué très largement dans mon dernier papier sur le récital de Bryn Terfel, une fois de plus ce soir il faut avaler les baratins interminables en anglais de Sonia Radvanovsky entre certains morceaux musicaux. J’en ai marre et c’est insupportable. Pensez à ceux qui ne comprennent pas l’anglais. Thank you !

Jean-Claude Meymerit, le 31 mars 2019.



Florian Sempez au Grand Théâtre de Bordeaux, un spectacle à lui seul !

Voir et entendre ce magnifique baryton sur scène est un véritable one man show. Enfant du pays bordelais, tout le monde le connaît et tout le monde l’aime, même si pour certains, « il en fait trop ». Cependant, on ne peut pas rester insensible à sa présence et surtout à sa puissante et séduisante voix. Ce soir au Grand Théâtre de Bordeaux, il a conquit une salle pleine de « supporters ».

Comment ne pas résister aussi à son programme musical. Choix intelligent. Il a débuté son récital par le poème de Ernest Chausson le Poème de l’amour et de la mer. C’était surtout un grand mariage d’amour entre cette voix chaleureuse et les textes poétiques de Maurice Bouchor. Puis vinrent des airs d’opéra de Mozart, de Haydn et de bien sûr de Rossini, avec en bouquet final, l’air de Figaro que Florian Sempez défend avec panache sur de nombreuses scènes lyriques internationales.

En bis, il se défoule avec des airs très drôles dont les paroles légères ont entraîné le public dans de francs fous rires. Il faut le voir jouer avec son cheveux, ses mains, offrant par moment quelques œillades à son public en signe de complicité. En cadeau final il appelle Benjamin Bernheim qui est en répétition à Bordeaux pour Manon, mise en scène par Olivier Py. Ces deux voix aux accents si différents s’unissent à merveille dans un air de l’Elisir d’amore de Donizetti.

Il ne faut pas oublier David Zobel au piano dont les doigts riaient sous l’énergie du chanteur. Monsieur Sempey, merci pour ce magnifique récital.

Jean-Claude Meymerit, 6 mars 2019

Nota : Le public de ce soir m’a assez dérouté. Très calme. Avant le récital et pendant l’entracte, les discussions dans la salle et dans les couloirs se faisaient discrètes, de grands silences planaient. Une ambiance assez monacale. L’ovation après chaque air et au salut final à Florian Sempez démontre que ce public était surtout très sensible au talent fou de ce chanteur.

 



Ariane à Naxos au Capitole de Toulouse : en lévitation pour le duo d’amour.

Il est vrai que ce duo final écrit par Richard Strauss est un des plus beaux et un des plus périlleux duo d’amour d’opéra. En ce dimanche après-midi au Capitole de Toulouse, Catherine Hunold et Issachah Savage nous ont offert un moment de lévitation inoubliable.

La mise en scène de Michel Fau, dans des décors et des costumes de David Belugou, n’a fait que surligner cette osmose vocale.

Les voix de ces deux chanteurs sont magnifiques, aux belles inflexions, aux couleurs magiques et aux aigus percutants et soyeux qui nous font hérisser le poil. Catherine Hunold a des aigus de feu. A aucun moment elle crie, elle chante, je ne me souviens pas d’avoir eu une telle sensation émotionnelle avec d’autres Ariane et pourtant quelles splendides Ariane j’ai eu la chance d’applaudir sur certaines scènes lyriques européennes : Deborah Voigt à Bilbao, Katarina Dalayman à Paris, Renée Fleming à Baden-Baden, Eva-Maria Westbroek à Munich… Pour Bacchus, du jamais entendu. Ce ténor habite son personnage avec une voix sonore et puissante, très bien projetée. Vivement son Siegmund à Bordeaux dans les prochaines semaines.

Bravo à ces deux artistes dont leurs voix s’harmonisent à l’excellence. Dans le célèbre duo final de l’ouvrage, nous vibrons avec eux.

Même si cette passionnante production est respectueuse de l’histoire et de l’époque des situations de cet opéra (c’est rare!), j’émets quelques réserves sur certains autres principaux personnages en dehors des trois Nymphes (Caroline Jestaedt, Sarah Laulan, Carolina Ullrich), aux voix puissantes et splendides.

Même si sa voix est belle, Anaïk Morel dans le rôle du Compositeur m’a semblé un peu en retrait aussi bien par son jeu que par sa voix – comment ne pas oublier Sophie Koch dans ce rôle du Compositeur qui est devenu la référence incontournable -. Dans cette production de Toulouse, la Zerbinette de Elizabeth Sutphen manque sérieusement de puissance et d’épaisseur vocales. Aussi, on reste sur sa faim surtout pour son grand air.

Rien que pour le duo de rêve entre Catherine Hunold et Issachah Savage, il faut courir au Capitole de Toulouse.

Jean-Claude Meymerit, le 3 mars 2019



À l’Opéra de Bordeaux : est-ce que la jeunesse suffit à produire un Barbier di qualità ?…

J’adore le Barbier de Séville de Rossini. Après avoir vu et entendu les deux distributions proposées par l’Opéra de Bordeaux, je reste toutefois un peu sur ma faim. La jeunesse ne suffit pas à donner toute la splendeur et la force que demande cette oeuvre.

Même si l’intelligente et précise mise en scène de Laurent Pelly prend toute son ampleur dans un éclatant et élégant décor, même si Marc Minkowsky endiable toutes les notes et nous entraîne dans des cadences musicales toutes faites de dentelles et d’émotions exceptionnelles, même si le chœur d’hommes s’amuse scéniquement, avec un engagement vocal très remarqué…., DES VOIX de solistes me manquent.

Me manque surtout des Rosine au timbre charnel de mezzo à l’ampleur vocale. Me manque des Comte d’Almaviva au timbre sûr surmontant toutes les difficultés d’agilité vocale. Me manque des Basilio hommes murs au timbre profond et généreux et aux allures inquiétantes.

Dans cette production bordelaise, seuls Carlos Lepore bouillonnant et sanguin nous offre un Bartolo digne des plus grands, Julie Pasturaud, une Berta étonnante à la voix magnifiquement projetée et bien sûr Florian Sempey dans son énième Figaro qui mène la danse avec diablerie, énergie à revendre et une voix époustouflante. Ces trois excellents chanteurs nous font vibrer et on y croit. Dommage que tous les autres chanteurs restent un peu en retrait et sont « un peu verts ». Ils jouent bien, ils chantent bien, ils sont tous jeunes et beaux mais j’ai envie de dire « et alors ? » Cette tendance actuelle dans les maisons lyriques à toujours vouloir programmer dans tous les rôles de cet opéra des chanteurs qui débutent, m’agace assez. Vieillir artificiellement un chanteur pour interpréter Basilio ou Bartolo est assez ridicule et ringard. Le Barbier de Séville est justement un des ouvrages où il faut à la fois des chanteurs jeunes et mûrs. C’est cette mixité qui en fait sa force. Il faut que cet opéra-théâtre soit très bien chanté et très bien joué, le tout avec beauté et engagement et surtout avec des voix sûres.

Lorsque on a eu la chance d’avoir entendu une Jennifer Larmore ou une Karine Dehayes en Rosine, un Rockwell Blake ou un Henri Legay en Almaviva, un Humbert Tomatis ou un Xavier Depraz en Basilio, le Barbier de Séville reprend alors ses lettres de noblesse. Aussi, devrions-nous dire que les castings de nos jours devraient être surtout affaire de Précaution utile ?

Jean-Claude Meymerit, le 9 février 2019



Pene Pati au Grand Théâtre de Bordeaux : de l’insolence vocale dans l’élégance !

Ce chanteur d’opéra est le lingo d’or des ténors. Du jamais entendu. Tous les qualitatifs liés à la voix sont à utiliser. Connaissez-vous beaucoup de chanteurs qui possèdent à la fois, un timbre ensoleillé à la Pavarotti, une puissance à la Corelli, une sensibilité à la Kaufmann, une diction à la Alagna, des aigus à la Christ Merrit, une délicatesse à la Gedda… Cependant il n’imite personne, il est lui. Ce soir, en un seul programme, il a voulu nous présenter dans toutes les facettes de son chant. C’est une réussite.

Le début du programme démarre par un cours cycle de mélodies de Gabriel Fauré. Alors que son pianiste bordelais accompagnateur Jean-Marc Fontana grand professionnel et toujours très pédagogue nous demande de ne pas applaudir après chaque poème, l’inverse se produisit. Moi le premier, les mains jointes prêtes à se manifester, je me suis arrêté net, scotché. L’art de Pene Pati dans la mélodie, son phrasé et sa diction du français nous frappent dès les premières notes. Brutalement conquis, nous voulions lui manifester immédiatement. Le public a donc tout de même applaudi après chaque poème de Fauré rompant avec les traditions du récital de cycles de mélodies.

Notre ténor enchaîne par une série de romances italiennes de Francesco Paolo Tosti. Même si ses qualités vocales nous séduisent toujours autant, son côté chanteur italien à la Pavarotti m’a assez peu intéressé. Par contre, avec son  » Ah lève-toi soleil » du Roméo et Juliette de Charles Gounod le délire commence. Inouï ! Enfin un Roméo amoureux et fougueux aussi bien dans la voix que dans l’engagement scénique, avec toujours cette ampleur, cette puissance et cette beauté accompagnées d’un découpage vocal des sentiments, exemplaire. Son « paraît  » final est touché par la grâce.

Il enchaîne avec l’air de Rodolfo de Luisa Miller de Giuseppe Verdi puis en bis vient l’air de la fleur de Carmen. Des dizaines de Don José vus sur scène à mon actif, des centaines d’écoutes de ce tube lyrique par les plus grands, et subitement Pene Pati apparaît. J’ai pleuré ! Oui j’ai pleuré. Et je n’étais pas le seul. Son « je t’aime » à la fin de son air est un sommet de l’art lyrique.

Puis vient un air de Tosca, splendide. Toujours sous les ovations du public, il attaque le célèbre Catari de Salvatore Cardillo. Il n’en fait qu’une bouchée. Il quitte la scène en nous offrant en cadeau final avec toute l’élégance requise, l’air de Des Grieux de Manon de Jules Massenet.

A t-il un professeur de chant magicien ? Est-il doué au point d’avoir toutes les palettes existantes d’une voix ? Ou tout simplement aurait-il été choisi ?…

Merci monsieur Pene Pati, avec votre Percy dans Ana Bolena de Donizetti actuellement programmée sur la scène bordelaise, revenez-nous vite, avec Mario, Hoffman, Don José tous vos nouveaux fans vous attendent.

L’ovation finale digne des plus grands concerts nous fait dire « on y était ! ».

Jean-Claude Meymerit

16 novembre 2018



Festival de voix lyriques dans le ciel munichois !

A peine avoir touché le sol de la capitale bavaroise, les plus grandes voix lyriques du moment nous accaparent.

Le premier soir débute avec le prologue de l’immense fleuve wagnérien, l’Or du Rhin. Même si j’ai eu beaucoup de mal à adhérer à un décor souvent nu, aux plateaux mouvants se soulevant ou s’inclinant au fil de scènes et à certaines laideurs, la mise en scène proprement dite est en est tout autrement. L’utilisation d’une centaine-danseurs de figurants faisant office de vagues du Rhin, de lingots d’or, de murailles, de chaises, de rochers etc.…est d’une puissance phénoménale. Ce n’est pas du théâtre dans le théâtre mais une forme de distanciation ou le metteur en scène souhaite que la notion de théâtre soit en permanence perçue par le public. Les personnages entrent et sortent de scène parce qu’il faut entrer ou sortir. Aucun camouflage ou effet spécifique. C’est à l’état brut. Une fois que l’on accepte ce concept, l’écoute musicale se fait beaucoup mieux et les émotions arrivent.

Le deuxième soir, un concert gratuit est donné en plein air derrière le Staatsoper dans le cadre de Opéra pour tous. Entre Brahms et Dvorak, Sonya Yoncheva dans sa somptueuse et volumineuse robe bleue nous offre quatre airs du répertoire lyrique verdien – Le Trouvère, Don Carlos, la Force du destin et Luisa Miller – La pluie orageuse a cessé, les parapluies se sont repliés, les voix du public se sont tues, seule celle de Soya Yoncheva envahie la place. Avec grâce et humour, elle nous offre ces quatre airs avec une énergie, un velouté et ses accents très personnels. Elle nous séduit et nous bouleverse. On est loin de son récent récital de Bordeaux où la déception était au rendez-vous. A Munich, on l’a retrouvée !

Pour ma troisième soirée, sur les marches et dans les couloirs du Staatsoper, l’attente est fiévreuse. Le public venu du monde entier, s’impatiente à retrouver Kaufmann dans Siegmund, rôle qu’il n’a pas chanté en version scénique depuis celui du Met de New York il y a sept ans. Dans la mise en scène de cette Walkyrie, on sent un peu moins cette distanciation froide du Prologue. Beaucoup plus d’objets sont présents. Le premier acte est un émerveillement par la mise en scène et surtout par les voix. Les figurants sont toujours là et toujours aussi efficaces. De mini lampes de poche à l’intérieur de leurs mains, portées et manipulées par les figurants eux-mêmes, éclairent soit le visage des protagonistes, soit des scènes comme le passage du verre entre Sieglinde et Siegmund, soit éclairent l’épée plantée dans le frêne etc. Ces présences et ces appuis de lumière spécifique sont d’une efficacité redoutable. De plus, c’est très esthétique.

La quatrième soirée est un moment de grâce passé en la compagnie de Christian Gerhaher, baryton spécialiste du lied qui vient d’être un magnifique Amfortas du Parsifal de Munich. Quelle élégance dans le mot et dans le son ! Une leçon de chant unique ! Combien de chanteurs lyriques actuels devraient prendre exemple sur ce baryton. Dans ce récital donné ce soir, que ce soit chez Debussy ou chez Schumann, sa diction, ses nuances, ses aigus sont d’une magie de chant exceptionnelle.

Le cinquième soir, le retour avec le Ring est Siegfried. La mise en scène, tout au moins pour le premier acte, est assez fouillis, la distanciation, tellement appuyée dans l’Or du Rhin, commence à se dissiper et les figurants/danseurs sont plus des compléments de personnages que de simples objets de décor. Le dragon de Siegfried est d’une efficacité et d’une beauté remarquable. Ce troisième volet de la tétralogie paraissant souvent un peu plus « ennuyeux » que les autres volets, devient sur la scène munichoise, une fresque limpide et prenante.

Le sixième soir, changement de style avec la Traviata de Verdi. C’est encore l’éternelle mise en scène de Günter Krämer vue et revue et qui n’est pas des plus inventives et intéressantes. Le premier acte est insupportable par le manque de place pour les chœurs et les personnages. Tous sont obligés de faire plus attention où ils marchent qu’à ce qu’ils chantent. Ils sont coincés sur l’avant scène sur une bande étroite d’espace. L’intérêt de cette représentation est surtout la présence du couple Charles Castronovo et la divine et diva Diana Damrau. Leurs duos sont divins. Lui est le Rodolpho du moment. Il possède toute la palette et les couleurs du rôle. Elle, c’est un volcan scénique, sa voix s’est légèrement élargie tout en gardant son extrême agilité et son timbre. Ses graves sont à tomber à la renverse de bonheur. Nous l’attendons dans un nouveau répertoire, qui ne va pas tarder. Dans le rôle de Germont, une découverte en la personne de Simone Piazzola. Des belles phrases appuyées, des superbes aigus et des graves intelligemment retenus.

Voulant absolument connaitre l’autre théâtre consacré à l’art lyrique, le Gärtenplatztheater, et n’ayant pas le choix du spectacle présenté en cette fin de saison, j’ai du, pour le septième soir de mon séjour, me contenter de voir Jésus super star d’Andrew Lloyd Webber. Dans ma jeunesse, n’ayant jamais vu sur scène cette comédie musicale ou opéra-rock, l’occasion tombe bien et j’en étais ravi. Quelle déception ! Que cela a vieilli. Le sujet, n’est que prétexte à une succession de morceaux chantés et dansés mais hélas dans une chorégraphie simpliste vue et revue, pas innovante, assez bâtarde et ennuyeuse. Décidément les productions lyriques de Munich ne sont pas avares en participants sur scène. Après la centaine de personnes présentes dans le Ring du Staatsoper, les très nombreux chanteurs danseurs de cette production du Gärtenplatztheater se gênent. Il me tardait que cette soirée s’achève.

Comme pour mon séjour à Munich, c’est la dernière journée du Ring. Avec le Crépuscule des Dieux, nous sommes sur la plus haute marche de cet escabeau wagnérien de quatre marches. C’est la plus aboutie. Le décor est omniprésent sur les trois actes. Il occupe la totalité de la scène et évoque le patio intérieur d’une multinationale financière où son mécénat artistique est représenté par des vitrines de costumes anciens et du cheval de Brünnhilde. Ce Crépuscule est un chef d’œuvre.

Je ne peux bien évidemment pas passer sous silence tous ceux qui nous ont séduits, émerveillés, fait pleurer au cours de ces quatre opéras du Ring. Le principal responsable est Kyrill Petrenko et son orchestre. On ne peut plus trouver de mots pour qualifier sa prestation. Tout a été dit et écrit sur son approche et sa lecture de l’œuvre. C’est la beauté, la puissance, le respect. Il faut le voir faire signe à tout instant aux chanteurs et à ses superbes musiciens d’un signe de la tête. Il communie avec toutes et tous. Quel grand Monsieur ! Même si à Bayreuth l’an passé sa prestation dans la production de Frank Castorf nous avait scotchée, à Munich sa direction est plus en harmonie avec la mise en scène de Andreas Kriegenburg et tous les chanteurs. Et quels chanteurs !

Si je dois les nommer par ordre de mes préférences, arrive en tête bien sûr Nina Stemme dans Brünnhilde. Qui chante à l’heure actuelle ce rôle avec autant de beauté, de force et d’exigence ? Elle. Ses phrasés et ses aigus sont magiques et époustouflants. Comment ne pas résister à l’émotion lorsqu’elle attaque son grand air final du Crépuscule. Nos larmes sont là. Laissons-nous emporter dans les flots du Rhin avec elle. Au baisser du rideau, nous sommes abasourdis, sous le choc.

Celle qui m’a beaucoup émue aussi bien vocalement que scéniquement est Anja Kampe. Celle qui était déjà une merveilleuse Sieglinde à Bayreuth ces dernières années, nous a séduit par la beauté de sa voix et son jeu de femme soumise à son terrible mari Hunding (superbe Ain Anger) et d’amoureuse de son frère jumeau retrouvé, Siegmund. Dans Siegmund nous retrouvons Jonas Kaufmann que tout le monde attendait. Comme dans chacun de ses rôles il nous enchante par son timbre, ses nuances, la force et la tenue de certains aigus comme son « Wälse » éblouissant. Kaufmann sera toujours Kaufmann. Fricka est la talentueuse Ekaterina Gubanova. Elle a la voix et la présence idéales convenant parfaitement à cette mise en scène à l’identique de Sophie Koch, en 2012 à la création de cette nouvelle production. Qui trouver de mieux à l’heure actuelle, en tant que Siegfried, que Stefan Vinke. Il a tenu ses deux Siegfried avec vaillance aussi bien vocalement que scéniquement. Il est Siegfried. Son air de la forge, son air du réveil de Brünnhilde et surtout son Siegfried du Crépuscule sont mémorables. Quelques aigus plus clairs et plus précis auraient-été les bienvenus ? Certes, mais on oublie vite ce petit regret. Cet heldentenor restera gravé dans nos mémoires pendant longtemps. Dans cette production de Munich, j’ai le regret de ne pas voir eu comme Wotan, John Lundgren, au lieu de Wolfgang Koch. Il s’est vu attribuer Alberich avec qui il en a fait qu’une bouchée. Cette voix aux sons profonds chauds et puissants est impressionnante. Par contre Wolfgang Koch semble avoir quelques difficultés avec Wotan. Pour preuve, la fin de son duo avec Brünnhilde nous a fait trembler pour lui et pour nous. Le souffle lui manque, les mots ne sortent plus. Heureusement que la partie orchestrale lui a permis de retrouver ses moyens et nous donner sa dernière phrase correctement. Tous les autres rôles sont passionnants aux dictions parfaites avec des projections de voix remarquables. La liste est longue. De très artistes au service de Wagner et de l’art du chant.

Munich a été la scène lyrique la plus convoitée de cet été pour tous les mélomanes de Wagner venus de tous les coins du monde. Bayreuth doit avoir la colère !

Jean-Claude Meymerit, le 30 juillet 2018

 

 

 



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