Au Capitole de Toulouse, Norma allume le bûcher

Posté le Lundi 30 septembre 2019

Marina Rebeka et Karine Deshayes triomphent et enflamment le Capitole de Toulouse dans une nouvelle production de Norma de Vincenzo Bellini, mise en scène par Anne Delbée. Pour ces deux cantatrices, ce fut un délire du public au moment du salut final.

Marina Rebecca a cet aplomb dans la voix. Elle tient ce rôle du début à la fin de l’ouvrage avec une ligne de chant belcantiste, allant du grave bien posé aux aigus percutants, tout en gardant cette fraicheur de timbre. Elle est à la fois par son jeu et sa voix, la vengeresse déterminée, la mère coupable et surtout l’amoureuse cachée. Sa confidente Karine Deshayes est Adalgisa. Elle a ce « je ne sais quoi » qui nous fait chavirer par son grain de voix, son velouté, sa puissance dans les aigus et ces phrasés dans les graves qui malgré un peu de perte de noirceur, nous envoutent. La communion de ces deux voix féminines est magique. Dans leurs duos, elles sont toujours reconnaissables dans les moindres détails. Du grand art.

Chez les hommes, nous restons un peu sur notre faim. Pollione en la personne de Airam Hernandez démarre au premier acte sur les chapeaux de roues, avec une puissance de voix, ensoleillée et très bien projetée. Les passages dans les tonalités plus aigues semblent rester un peu en arrière. La fatigue peut être. Prévu dans le second casting il a dû assurer toute la série. Ses quelques difficultés semblent passagères. C’est un grand ténor comme on les aime, généreux.

Tous les seconds rôles, par contre, semblent assez faibles et très en retrait physiquement et surtout vocalement.

Les chœurs du Capitole toujours au top de leur talent. C’est toujours une émotion de les écouter. L’Orchestre national du Capitole n’a fait qu’une bouchée de cette partition, grâce à la baguette subtile et magique tenue par le maestro Giampolo Bisanti.

Reste la mise en scène de Anne Delbée. Elle connait très bien l’histoire et toutes les légendes qui sont rapportées à cette période historique entre les gaulois et les romains. Cependant par moment il n’y a qu’elle qui s’y retrouve, car entre les surtitrages, et les symboles traditionnels disparus – les époux ne se jettent pas dans les flammes, il n’y a pas de gui, de gongs, d’armes, de morts… – et tous ceux qu’elle a rajoutés – on finit par s’y perdre. Est-ce grave ? Je ne pense pas. La musique parle d’elle même. Par contre, avoir ajouté des textes parlés, diffusés par hauts parleurs pendant l’ouverture musicale de l’œuvre et au cours du spectacle, je dis stop !  Si je vais à l’opéra c’est pour entendre de la musique, ce n’est pour écouter des textes, non voulu par l’auteur, masquant la musique. De plus ces textes étaient très mal dits comme si à Toulouse il n’y avait pas de comédien sachant articuler avec un timbre intéressant. On ne comprenait rien du tout. Il est curieux qu’un metteur prenne la liberté de nous priver de musique pour laisser la place à des textes parlés. C’est une trahison.

Jean-Claude Meymerit le 29 septembre 2019

PS : pendant tout le premier acte et dans d’autres scènes du spectacle, des projecteurs, dont un blanc super puissant, installés dans les cintres se reflétaient sur le praticable de scène en éblouissant le public placé dans les hauteurs. On ne pouvait pas distinguer les visages des protagonistes.

 

JCM-Bordeaux @ 10:30
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Les Contes d’Hoffmann à Bordeaux : le Grand Théâtre dans le Grand Théâtre !

Posté le Lundi 23 septembre 2019

Pourquoi pas ! Ce n’est pas la première fois qu’un metteur en scène utilise la reconstitution scénique d’un théâtre dans une production lyrique. Ça provoque toujours son petit effet. Ce soir, à l’occasion de la présentation de l’unique opéra de Jacques Offenbach, les Contes d’Hoffmann, sur la scène du Grand Théâtre de Bordeaux, le très beau décor, fidèle à son modèle semble toutefois compliquer quelque peu la compréhension déjà très alambiquée de l’intrigue. La reconstitution du hall avec son grand escalier s’organise au fil des tableaux, comme un jeu de construction. Parfois cela fonctionne, d’autres fois l’imposant dispositif handicape fortement l’histoire et l’intensité dramatique de l’œuvre. Pourquoi ?

Déjà que l’histoire de cet opéra n’est pas des plus évidents, où s’entrecroisent les rêves, la fiction, la magie, la réalité, les travestis, les mélanges de personnages…Vincent Huguet a rajouté sa touche de complications, tout en voulant simplifier. Ce paradoxe en devient alors unique et très passionnant.

Le décor est tellement grandiose et beau qu’il ne doit servir que d’écrin à l’écoute. Le reste tant pis si on ne comprend pas toutes les subtilités et tous les détours dramatiques de l’œuvre. Le metteur en scène a fortement insisté sur l’allusion, voulue par Offenbach, d’une représentation de Don Giovanni, en plaçant toute l’oeuvre au Grand Théâtre, aussi bien vu des coulisses, de la salle, du bar et du hall d’entrée. On est immédiatement plongé dans cet univers. On y aperçoit les divers métiers d’un théâtre : les musiciens, les pompiers, les couturiers, les machinistes, les ouvreuses, etc. C’est intelligent mais malheureusement cela ne fonctionne pas toujours. C’est parfois même un peu tiré par les cheveux. C’est aussi l’œuvre qui veut ça. Elle est assez tarabiscotée.

Ce n’est pas Hofmann qui voit en la personne de la diva Stella, l’image de ses trois anciennes aventures amoureuses, mais c’est Stella – elle-même – cantatrice adulée qui chante ces trois opéras bien distincts – Olympia, Antonia et Guiletta – Elle interprète ces rôles sur la scène du Grand Théâtre reconstitué (en plus du Don Giovanni !). C’est là où tout se complique. Je ne sais pas si vous suivez ?

C’est cette différence entre vision et réalité qui crée l’ambiguïté dans la  compréhension. Pour exemple : la poupée automate, vue par Hofmann, devient une chanteuse qui s’amuse en chantant et non une poupée automate chantante… Du coup cet acte, d’habitude si joyeux, tombe un peu à plat.

Par contre, à l’acte d’Antonia, avoir remplacé les flacons de poison par des partitions musicales est une trouvaille géniale. Combien d’agents d’artistes ou de directeurs de maisons lyriques font miroiter un avenir merveilleux à de jeunes chanteurs en leur proposant des prises de rôles au dessus de leurs moyens, ce qui les détruit dans les années qui suivent. Ce parallèle est remarquable.

Ayant vu cette production bordelaise deux fois coup sur coup, je pense qu’il ne faut pas chercher trop loin. Le public doit piocher dans cette immense fresque musicale, ce qu’il a envie d’entendre et de voir. Peu importe de savoir qui est qui, qui fait quoi. Sinon on passe son temps à essayer de tout comprendre et on zappe le principal qui est la musique, les voix et le plaisir des yeux.

Depuis le temps que je vois des Contes d’Hofmann sur diverses scènes lyriques, je ne me suis jamais cassé la tête à essayer de comprendre l’intrigue au mot à mot. C’est un opéra tellement complexe qu’il vaut mieux se laisser bercer par ce torrent d’airs, de mélodies magnifiques…qui varient en fonction des versions. Celle que nous applaudissons en ce moment au Grand Théâtre m’a fait découvrir de nouveaux airs et d’ensembles que je n’avais jamais encore entendu dans cette oeuvre.

Cette version choisie à Bordeaux de Kaye et de Keck est proposée par Marc Minkowski. Grâce à l’Orchestre national de l’Opéra, elle sonne en précision et brille en couleurs.

Les trois rôles féminins sont tenus par Jessica Pratt, que je ne connaissais pas très bien avant cette prestation. Comme souvent, lorsque les rôles sont chantés par la même interprète, quelques carences apparaissent dans chacun des personnages. C’est le cas. Me manquent certaines pirouettes et vocalises dans Olympia, un peu plus d’émotion vocale chez Antonia, et surtout un peu plus de couleurs graves chez Gulietta. Hofmann, c’est Adam Smith, un jeune ténor de la trentaine à la fougue et le physique du rôle. Avec quelques difficultés dans certains passages vers les aigus, de ce rôle écrasant, il sort de ses gonds pour nous offrir un jeune poète aux accents chaleureux et puissants. Ce chanteur par son charisme et son engagement vocal est à suivre. Vivement de le voir dans d’autres rôles ! Les diables de Nicolas Cavallier sont excellents comme ce que fait toujours cet immense chanteur dans tous les rôles qu’il aborde. Une voix plus sombre pour tous ces rôles de démons ? Non, car avoir une telle articulation et un jeu comme lui, ne nous privons pas de ses prestations uniques. Aude Extrémo dans Nicklausse – rôle que j’affectionne plus particulièrement – a toujours ce timbre envoûtant et prenant, avec une présence scénique altière et précise. Son air du second acte vaut à lui seul  l’achat d’une place au spectacle.

Tous les seconds rôles sont sublimes. Quel plateau ! Une mention spéciale pour Marc Mauillon dans les quatre rôles de serviteurs, à la présence affirmée et la voix claire et très bien projetée. Une mention aussi à Christophe Mortagne dans Spalanzani, quelle précision !  N’oublions pas non plus le talentueux Eric Huchet et Jérôme Varnier à la voix chaude et sonore qui ne déçoit jamais son public..

Tout ce beau monde qui ne demandait qu’à s’éclater, s’est trouvé un peu corseté dans les griffes de Vincent Huguet et par l’architecture de notre très bel opéra qu’est le Grand Théâtre de Bordeaux.

Jean-claude Meymerit, 22 september 2019

JCM-Bordeaux @ 9:24
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A Saint-Emilion, Florian Sempey nous enivre.

Posté le Dimanche 8 septembre 2019

Après son détonnant récital au Grand Théâtre de Bordeaux en mars dernier, (voir CR sur ce blog), Florian Sempey nous revient à Saint-Emilion dans le cadre du festival Vino Voce, avec un programme enivrant. Il a choisi comme fil conducteur les plaisirs du vin et la bonne chère. Prudemment, il attaque son récital avec trois poèmes de Francis Poulenc puis enchaîne avec une création, une mélodie écrite spécialement pour lui par Isabelle Aboulker à l’occasion de ses trente ans.

Vint ensuite sa magnifique interprétation du Poème de l’Amour et de la Mer d’Ernest Chausson. Quel dommage, pas en entier.

Après une mélodie alerte et patriotique en français de Richard Wagner, les Deux grenadiers, Florian Sempey nous entraîne dans un répertoire dans lequel il excelle au plus haut niveau, celui des barytons bouffes des Rossini et Donizetti. Ces airs sont écrits pour lui. On l’écouterait des heures. Il en a la fougue, le jeu théâtral, la stature et bien sûr la voix charnelle et puissante. A Saint-Emilion, les airs de l’Echelle de soie et de Don Pasquale furent des bijoux. Pourvu qu’il ne s’enferme toutefois pas trop vite dans ce répertoire ?

Je ne le pense pas, car quand on écoute ses airs d’Hamlet d’Ambroise Thomas et celui du Pardon de Ploërmel de Giacomo Meyerbeer, on espère vivement le voir rapidement en France dans ces rôles là. Que ses en, in, on… sont beaux. Du velours.

N’oublions pas de remercier et de féliciter les doigts de fées qui l’accompagnaient au piano : la grande Irène Kudela.

Avec Florian Sempez on est dans la fragilité, la sensualité, la fougue, le comique…le tout posé sur une parfaite diction avec une maîtrise de couleurs et une projection vocale, impressionnantes.

Levons notre verre et saluons ce magnifique baryton.

Jean-Claude Meymerit le 7 septembre 2019

JCM-Bordeaux @ 10:18
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À l’Opéra de Bordeaux, une Notre Dame de Paris encore brûlante et rafraîchissante !

Posté le Mardi 2 juillet 2019

Depuis sa création en 1965 à l’Opéra de Paris, tout à été dit sur cette incontournable production chorégraphique de Roland Petit. C’est le ballet théâtralisé par excellence qui vous captive dès le premier tableau et les premières notes de Maurice Jarre. Jusqu’à la fin nous sommes transportés par ce spectacle unique dans l’histoire de la danse.

A Bordeaux, dans la chorégraphie respectée de Roland Petit et les costumes d’origine de Yves Saint Laurent – nostalgie quand tu nous tiens ! – seuls les décors sont nouveaux. Ils sont grandioses, simples et élégants. Celui des carillons est de toute beauté.

Des artistes du corps de ballet aux danseurs solistes en passant par les musiciens de l’orchestre national et les artistes du choeur de l’Opéra de Bordeaux, ne pleuvent que des louanges bien mérités d’un public en délire, pas prêt d’oublier de magnifique spectacle chorégraphique qui boucle en feu d’artifice la saison de l’Opéra de Bordeaux.

En remontant au plus loin dans ma mémoire je me souviens du Coppélia, du Carmen et du Jeune homme et la mort de Roland Petit mais pourquoi n’ai-je je air eu l’occasion de voir Notre Dame de Paris ? L’Opéra de Bordeaux a comblé ce manque.

Jean-Claude Meymerit, 1 juillet 2019

JCM-Bordeaux @ 9:29
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À Nantes : Un Vaisseau fantôme, scéniquement sauvé des eaux !

Posté le Jeudi 6 juin 2019

Il faut être vraiment passionné par les œuvres de Wagner pour avoir osé faire dix heures de train aller retour afin d’assister à une représentation du Vaisseau fantôme – ou Le Hollandais volant ou tout simplement Der Fliegende Holländer pour les puristes -.

Ce voyage épique visait essentiellement la mise en scène des sœurs Rebecca et Beverly Blankenship. Pas de déception, cette scénographie est remarquable. Sur la totalité du plateau est installée une immense piscine noire contenant une vingtaine de centimètres d’eau. Pendant toute la représentation, les artistes des chœurs, les figurants et les solistes se déplacent dans cet élément naturel avec fougue ou précaution. Dans cet environnement aquatique, soit le bruit du brassage de l’eau se fait entendre violemment soit seuls quelques clapotis fixent notre attention. C’est très beau et efficace.

L’amarrage des vaisseaux est symbolisé par des cordes qui descendent des cintres et utilisées par tous les protagonistes comme dans un spectacle de music-hall. Le tableau de Senta est représenté par une immense bobine symbolisant un rouet qui réalise des cordages. Toujours les pieds dans l’eau, les femmes font tourner cette bobine comme le feraient des esclaves. Pour le dernier tableau, des bittes d’amarrage sont alignées sur un côté du plateau. Un quai de port dans un matin brumeux.

La magie de cette mise en scène vient aussi d’intelligents et précis éclairages omniprésents tout au long de l’œuvre ainsi que des fumées imitant les brouillards et les écumes qui enfin ne sont pas diffusés gratuitement comme bien souvent sur les scènes théâtrales. Ici ces fumées ont un sens. Sur un cadre noir en avant scène, le nombre d’années d’errance du Hollandais est symbolisé tout autour par des marquages de barres de comptage.

Le second vainqueur de la soirée est l’orchestre symphonique de Bretagne dirigé par Rudolf Piehlmayer. Il a su doser et maitriser les forces musicales wagnériennes en respectant les petites dimensions de la salle.

Reste les chanteurs. On nous a annoncé une Senta souffrante. Je pense qu’en possession de tous ses moyens elle aurait été une sublime Senta. Elle a de la jeunesse dans la voix, des aigus percutants et très bien projetés. Les attaques un peu timides mais ce soir elle est tout à fait excusée.

Pour la distribution masculine, j’ai beaucoup souffert. Des timbres pas très beaux, certaines voix comme usées, des écarts de justesse, des efforts vocaux inutiles… Quel dommage ! Un Vaisseau fantôme sans belles voix masculines, c’est triste. Les Chœurs des deux maisons lyriques de Nantes et Angers, acteurs permanents, manquent un peu de mordant et d’unisson.

Rien que pour la mise en scène il faut aller voir cette production de Nantes-Angers-Rennes. On s’y noierait presque !

Jean-Claude Meymerit, 5 juin 2019

JCM-Bordeaux @ 17:54
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Les voix de la Walkyrie fendent le ciel bordelais !

Posté le Samedi 18 mai 2019

L’Opéra de Bordeaux, dans l’enceinte de son Auditorium, présente actuellement la Walkyrie de Richard Wagner. Depuis le temps que nous attendons que les volets du Ring refassent leur entrée à Bordeaux, nous y voilà.

Sauf erreur de ma part, la dernière fois que fut donnée la Walkyrie à Bordeaux, c’était au Grand Théâtre en janvier 1987 avec la grande Deborah Polaski dans Brünnhilde et Nadine Denize dans Fricka. Plus de trente ans après, c’est à l’Auditorium, prévue dans une mise en espace – dixit le programme – ou plutôt une mise en scène digne de ce nom avec de très belles images et des jeux scéniques assez exceptionnels. Bien sûr les gradins de la scène prévus pour les concerts symphoniques sont toujours omniprésents, bien sûr les décors ne sont que des panneaux mais la projection d’images psychédéliques suffit à créer l’intensité dramatique de cet opéra. D’autres immenses panneaux miroirs placés sur les côtés apportent une profondeur au tout en multipliant les angles de vues et les couleurs.  D’autres effets de lumière sont présents sur le sol des praticables. C’est beau et très efficace.

Les projections symbolisent la plupart des thèmes musicaux et dramatiques de l’opéra. On y trouve l’œil très coloré d’un loup pendant l’introduction musicale, les anneaux multiples en clin d’œil à la déesse du mariage, aux Nibelungen, au cercle de feu final… Deux scènes m’ont plus particulièrement intéressées : celle ou Fricka apparaît en fond pour confirmer à Hunding que sa demande est exaucée et celle de la scène finale où Wotan reste un instant assis sur le rocher auprès de sa fille endormie. Seule la projection du frêne aux couleurs bleu blanc rouge avec des formes de têtes-statues pendant que Siegmund arrache la lance m’a un peu gênée. Un peu meeting politique !…Tout ce travail précis de mise en scène, nous le devons à Julia Burbach.

Chez les chanteurs, un festival de décibels nous est offert mais pas n’importe quels décibels. Ils sont ceux qui nous émeuvent et nous enchantent, ceux nous transpercent le cœur et l’estomac et qui nous laissent sans voix. Le tout dans un écrin velouté d’émotions.

Cet écrin nous le devons surtout à l’Orchestre de Bordeaux Aquitaine sous la baguette magique de son chef Paul Daniel. Ses quatre heures wagnériennes nous baignent dans une onctuosité musicale époustouflante. Tout est précis, dentelé, pas d’étirage excessif et tintamarre de cuivres outranciers. Cet Orchestre à lui seul raconte l’histoire fleuve de cet opéra. C’est rare, surtout si je compare avec la production que je viens de voir tout récemment à deux reprises au San Carlo de Naples où l’orchestre a abusé de lenteurs excessives et de tintamarre des cuivres digne d’une fanfare. A Bordeaux, dans ce fleuve de douceur et de violence, des voix incroyables y trouvent place.

En tout premier, les huit Walkyries – élèves sorties tout juste du conservatoire de Bordeaux et chanteuses chevronnées – aux sonorités envoutantes et puissantes, , comment ne pas souhaiter devenir un héros de guerre tombé à la guerre et ravigoté entre les mains – ou plutôt leurs voix -. Le Hunding de Stephan Kocan a toutes les qualités du « méchant » prêt à tout et macho à souhait à la voix de basse profonde, nous fait presque peur. La Fricka de Aude Extrémo, peut être plus voix d’Erda que Fricka, à l‘allure altière de grande déesse, nous offre de magnifiques intonations colorées sorties des profondeurs de sa voix, aux contours envoutants. Evgeny Nikitin dans Wotan, impressionne toujours par sa stature physique et sa présence vocale (*). Très en forme il nous offre un Wotan de haut niveau. Avec Issachah Savage, qui m’a scotché tout récemment dans le Ariane à Naxos de Toulouse, a abordé Siegmund avec une simplicité et une humanité saisissante. Il aime Sieglinde et il le fait savoir par des passages vocaux suaves et engagés. Il fait d’une bouchée son « Wälse ». Sa soeur et son amante Sarah Cambidge est une découverte exceptionnelle. Son timbre nous transporte avec une  projection de voix particulièrement puissante et fruitée qui nous fait vibrer. Quelle voix ! Tout est beau. Si je garde pour la fin la Brünnhilde de Ingela Brimberg, c’est que j’ai une faiblesse pour ce type de voix. Après sa mémorable Elektra sur cette même scène il y a deux ans, elle nous revient rayonnante, énergique, Sa voix n’est jamais forcée, Elle interpelle chaque de coin de notre être et âme avec une voix d’acier aux contours moelleux. C’est une des meilleures Brünnhilde actuelles.

Ouvrons nos fenêtres, regardons le ciel, et écoutons, n’entendez vous pas les chevaux des Wakyries battre le ciel bordelais ?

Jean-Claude Meymerit, 17 mai 2019

(*) Au cours de la soirée du 20 mai, de nombreux spectateurs ont été bouleversés par la prestation du Wotan de Evgeny Ikitin. Ses « adieux à Brünnhilde » furent d’une émotion telle que larmes nous gagnaient. Un immense Wotan.

JCM-Bordeaux @ 17:21
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Ariane et Barbe-Bleue au Capitole de Toulouse : chic et Koch !

Posté le Lundi 8 avril 2019

Magnifique production et éblouissante Sophie Koch ! Du grand art. Décidément le Capitole de Toulouse continue de nous séduire par sa programmation et le choix des protagonistes.

Sur sa scène, c’est dans un décor et des costumes blancs et noir étincèlements sous des lumières affirmées que nous assistons à l’unique opéra écrit par Paul Dukas, pas très connu du grand public. C’est à Stefano Poda que nous devons cette magie, c’est très chic et intelligent.

A part quelques passages écoutés à la volée par-ci par-là, c’est la première fois que je vois cet ouvrage sur scène.

Dans la distribution, j’ai été conquis par la percutante brochette de chanteuses dans les rôles des épouses de Barbe-Bleue. Elles ont une diction parfaite, des voix bien timbrées et surtout bien projetées. Dans les autres rôles féminins il ne faut pas oublier Janina Baechle dans le rôle de la nourrice, qui a chacune de ses apparitions nous charme par sa voix chaude et colorée.

Mais le grand « choK » vient de Sophie Koch. Même si chacune de ses apparitions sur de nombreuses scènes internationales sont des évènements, ce rôle d’Ariane semble avoir été écrit pour elle. Sa voix est en communion permanente avec l’écriture musicale de Dukas et chaque phrasé devient alors une promenade poétique. Elle chante chaque syllabe avec des colorations inouïes et une élégante diction. La projection de sa voix, de la note la  plus grave à la note la plus aiguë est d’une beauté impressionnante avec ce timbre moiré si reconnaissable. Quel rôle ! Deux heures sur scène à chanter.

Vivement Kundry et bien d’autres rôles. On n’ose imaginer lesquels !

Jean-Claude Meymerit, le 7 avril 2019

JCM-Bordeaux @ 21:50
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Manon au Grand Théâtre de Bordeaux : Py aux carrées des dames !

Posté le Lundi 8 avril 2019

Pour cette nouvelle production de Manon de Jules Massenet, Olivier Py a frappé fort. Nous sommes très loin de la petite place provinciale d’Amiens et de la modeste chambre parisienne des amoureux… Avec son approche, le metteur en scène nous projette immédiatement dans la ruelle d’un quartier chaud. – je ne pense pas qu’il s’agisse de la ville  d’Amiens, ça se saurait - Les nombreux hôtels et les tripots aux néons multicolores nous interpellent. C’est grandiose et beau. Après deux lignes extraites du roman de l’Abbé Prévost dite par Des Grieux à l’ouverture du rideau – ou plutôt à l’ouverture du décor – nous sommes plongés dans cet univers de la prostitution et des jeux d’argent magnifiés par de magnifiques décors à la machinerie complexe bien huilée qu’affectionne notre metteur en scène. Je me souviens de son Tristan hallucinant à Angers, son Trouvère sombre de Munich, son Lohengrin imposant de Bruxelles…Chaque fois des visuels à couper le souffle.

Cette production de Manon a été créée à Genève en 2016 et a suscité quelques remous dans le public. Pour être très honnête, pour sa reprise bordelaise j’ai davantage été dérangé par la distribution que par la mise en scène qui se voulait un peu provocante mais assez percutante. Quelques contre-sens avec le livret m’ont gêné mais la force de la mise en scène efface tout. Cependant pour chanter Manon, il faut des voix. Malheureusement elles manquaient un peu à l’appel. A part le magnifique Des Grieux de Benjamin Bernheim qui possède tous les ingrédients souhaités. Il est jeune un peu amoureux gauche mais surtout il possède la voix idéale pour ce rôle. Quelle projection ! Sa voix claire et puissante nous transporte pour notre plus grand plaisir, dans une palette d’émotions éblouissante. Il y apporte toutes les nuances. Il est un grand Des Grieux.

Avec Lescaut, Le Comte Des Grieux, Poussette, Javotte, Rosette nous sommes dans une certaine tradition vocale irréprochable. C’est bien fait et efficace. Une mention spéciale toutefois pour le Guillot de Morfontaine qui s’impose fort bien vocalement et scéniquement.

Reste le cas du rôle titre. Pourquoi les maisons d’opéra continuent d’afficher dans ce rôle des voix trop légères. La mode est venue avec Nathaie Dessay à Genève en 2004. Étant dans la salle, je me souviens qu’elle était dépassée. Avec Nadine Sierra on n’y échappe pas et on n’est pas loin du même constat. Certes, elle possède des atouts immenses. Le timbre est envoûtant, les aigus francs et tenus, son jeu est vrai avec une classe omniprésente tout le long de l’ouvrage. Seulement est-ce la voix d’une Manon ? Qui se souvient de la fraîcheur de Freni dans ce rôle, de l’élégance vocale d’une Andréa Esposito, et surtout de la classe vocale absolue et physique de Renée Fleming sur la scène de l’Opéra de Paris ainsi que celle de Raina Kabaivanska entendue à Bilbao. A Bordeaux on ne peut pas non plus oublier Léontina Vaduva qui, dans ce rôle de Manon, fit sa première apparition en France. Notre Manon bordelaise actuelle manque de cette épaisseur et de voix lyrique sur toute la ligne de chant. Son manque de puissance fini par être un handicap pour l’oreille.

De plus, il me semble aussi que lorsqu’on se trouve face à un metteur en scène de la trempe de Py, il faut que les castings soient à la hauteur. Sinon les chanteurs sont noyés et paraissent encore plus fades. S’ils n’ont pas de fortes personnalités vocales et physiques, les décors, les éclairages et tous les jeux de mises en scènes finissent par prendre le dessus aux dépends des chanteurs.

Jean-Claude Meymerit, le 6 avril 2019

 

JCM-Bordeaux @ 9:10
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Au Grand Théâtre de Bordeaux : Sondra Radvanovsky, le diamant du bel canto.

Posté le Lundi 1 avril 2019

En sortant de la salle, les gens sont sous le choc : « je suis sans voix » dit une dame », « je ne peux pas parler, j’ai besoin de silence « dit une autre dame en s’adressant à son amie, « Eblouissant ! », « Grandiose ! », « Enfin une voix ! », « J’en ai la chair de poule »,…autant de mots qui jaillissent de toutes les bouches. Un public abasourdi par cette immense chanteuse.

Personnellement je ne la connaissais que par les vidéos et les retransmissions. J’étais déjà un inconditionnel.

A l’occasion de ce splendide récital, ce n’est pas l’Opéra de Bordeaux qui la recevait mais c’est elle qui nous « invitait » chez elle dans son écrin. Elle adapte sa voix à tous les contours dorés de la salle, elle s’adresse à chacun de nous en regardant régulièrement le public de gauche à droite et de bas en haut de la salle. Quel immense respect pour ses « invités ». Ne parlons pas de sa voix. Elle est immense, maitrisée dans toute la palette de couleurs et de nuances. Du murmure aux notes les plus aiguës, elle chante. Sa voix solaire et radieuse nous envoûte. A tout cela Sonia Radvanovsky possède une étonnante qualité, un peu trop souvent oubliée dans l’enseignement lyrique, je veux parler de la projection de la voix. Quel modèle pour tous les chanteurs en herbe qui le plus souvent chantent pour leur nombril ou leurs chaussures.

Après une suite de morceaux allant de Caccini à Verdi en passant par Scarlatti, Gluck, Durante, Bellini, Donizetti, Rossini et Puccini, elle nous offre en bis quatre autres airs dont un extrait d’Adrienna Lecouvreur de Cilea, qui chavire la salle.

Pour ce récital mémorable, il ne faut pas oublier son accompagnateur pianiste, Anthony Manoli, qui ne fait, avec virtuosité et complicité, qu’une bouchée de toutes les partitions.

Merci Madame de nous avoir reçu avec autant d’amour !

Nota : Comme je l’ai déjà évoqué très largement dans mon dernier papier sur le récital de Bryn Terfel, une fois de plus ce soir il faut avaler les baratins interminables en anglais de Sonia Radvanovsky entre certains morceaux musicaux. J’en ai marre et c’est insupportable. Pensez à ceux qui ne comprennent pas l’anglais. Thank you !

Jean-Claude Meymerit, le 31 mars 2019.

JCM-Bordeaux @ 16:18
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Au Grand Théâtre de Bordeaux : Bryn Terfel, la grande classe dans la langue de Shakespeare

Posté le Vendredi 22 mars 2019

On s’y attendait. Pour tous les admirateurs de cet immense chanteur, ce ne fut pas la surprise. Il est ce baryton basse qui nous fait chavirer à chacune de ses prestations. Sur scène, tout le monde se souvient de son Scarpia, son Höllander, ses Méphistophélès etc.

Pour Bordeaux, il a proposé un récital bien ficelé et équilibré et surtout très bien rodé pour être présenté sur toutes les scènes du monde. Tout par cœur sans partition sous les yeux. Des mélodies et des chants traditionnels en anglais, allemand et français. Deux airs d’opéra avec les deux Méphistophélès de Boito et de Gounod. La comédie musicale était aussi présente avec l’Opéra de quat’sous, le Violon sur le toit… La salle était ravie. Un show de grande classe étudié, posé où rien ne dépasse.

Pour ma part, je suis resté sur une frustration immense et pas des moindres. Je veux parler de la présentation générale de son récital. Certes, ce chanteur international se produisant sur toutes les scènes du monde ne va pas apprendre la langue de chaque pays où il chante, mais un minimum aurait été le bienvenu.

Ce soir, j’ai eu du mal à accepter qu’entre certaines plages musicales, il évoque sa carrière et les œuvres présentées uniquement en anglais. Dommage, car à en croire les rires exubérants de certains, son texte devait être très humoristique. Pendant ce temps, l’autre partie du public fait grise mine ou se penche vers son voisin pour picorer quelques infos mais comme celui-ci n’a pas tout compris on paraît alors moins idiot à deux. Les plus doués en connaissance de la langue de Shakespeare (ou le faisant croire) s’esclaffent bruyamment. Cette forme d’élitisme est insupportable. Deux poids deux mesures, soit on nous met parfois des surtitrages en français pour Carmen, soit on nous laisse mariner dans notre « inculterie linguistique ».

Monsieur Sir Bryn Terfel, si vous avez conçu votre récital avec de longues plages de parlés, rappelez vous que tout le monde ne connaît pas votre langue. Je sais que ce récital est au format international mais ce n’est pas une fondamentale raison. Ce n’est pas parce qu’on est amateur lyrique que l’on doit connaître cette langue. De plus, tous vos textes chantés en anglais, apparemment très humoristiques, sont tombés dans mes oreilles complètement à plat car de plus, nous ne pouvions pas suivre sur le programme faute de lumière de la salle.

Lorsque Renée Fleming est venue tout récemment donner un récital sur cette même scène bordelaise, elle a souhaité que la salle reste à demi éclairée afin de lire sur les programmes les traductions de ses chants qu’elle saupoudrait de très brèves interventions en anglais. Bravo Madame !

Jean-Claude Meymerit , 21 mars 2019

 

JCM-Bordeaux @ 10:59
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