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Archive pour la catégorie « critiques lyriques »

Opéra de Bordeaux : enfants terribles mais trop sages

Quel esthétique spectacle ! Peut-être trop bien léché et surtout trop théâtralisé. Quelques fois le trop « bien fait » et l’excès de théâtralisation tuent et passent avant le drame musical. Mais le public bordelais adore ces nouvelles présentations d’opéras. On ne va tout de même pas trop s’en plaindre ! Quoique ! En pinaillant légèrement, j’aurais aimé un peu plus de réalisme et de fantaisie dans cette oeuvre de Cocteau. A-t-on toujours besoin aujourd’hui à faire au théâtre du correctement visuel ? On voit vite que Stéphane Vérité est un magnifique homme de théâtre qui a les moyens financiers mais qui oublie certains détails importants ! Comme par exemple les interventions du narrateur que l’on entend à peine. De ce fait on perd certains éléments clés de l’histoire. Pourquoi avoir donner ce look à Elisabeth au tout début de l’oeuvre. Elle ne fait vraiment pas jeune fille mais plutôt bourgeoise mure sportive. La musique de Philip Glass composée en 96, que je déguste avec délicatesse, peut déplaire à certains car répétitive mais quel fourmillement et quel pétillement de notes ? Celles-ci sont entre les six mains de trois talentueux pianistes – Françoise Larrat, Jean-Marc Fontana, sous la direction de Emmanuel Olivier – . Ceux-ci se regardent, s’écoutent, la fosse est aussi pleine musicalement que s’il y avait eu un orchestre. J’entends par là que cette musique de Glass a une force étonnante. Sur scène, les quatre artistes chanteurs jouent et chantent. Le baryton Guillaume Andrieux dans le rôle de Paul nous émeut et joue vrai. Quel talent ! Dans le celui d’Elisabeth, Chloé Briot surjoue trop. Un peu plus de naïveté et de gaminerie et de « laisser-aller » auraient été idéales. Par contre sa voix nous séduit. Gérard est interprété pas Olivier Dumait. Le travail de cet artiste est propre et sans bavure mais par défaut de mise en scène son texte n’est pas mis en valeur. Le personnage de Agathe/Dargelos joué par Amaya Dominguez, dans des tenues de haute couture, possède une voix avec toute cette séduction veloutée et ambigüe du personnage. Dans l’ensemble tous ces enfants sont bien sages !
C’est un spectacle très classe. Je ne peux pas ignorer les magnifiques vidéos projetées qui donnent à l’ouvrage des dimensions insoupçonnées. Bien sûr, l’utilisation de cette technologie a ses limites surtout lorsqu’elle tombe en panne en pleine émotion scénique et qu’apparait à l’écran la page de garde de l’ordinateur laissant ensuite la place au rideau qui tombe pour un entracte impromptu d’un quart d’heure, le temps de réparer. Dommage ! Très belle soirée qui restera toutefois gravée dans les mémoires et dans les archives.
Jean-Claude Meymerit
20 novembre 2011



Carmina Burana à l’Opéra de Bordeaux : une soirée de bonheur !

La première partie du spectacle de ballet nous donne déjà l’esprit de la soirée, classe et bonheur : sur scène, sept couples de danseurs portés par le Concerto n°1 pour piano et orchestre de Chopin enregistré par Martha Argerich et l’Orchestre Symphonique de Montréal sous la direction de Charles Dutoit. Sous nos yeux, pureté, beauté et performance chez tous les danseurs.
En seconde partie, Carl Orff en partenaire musical. Quoi rêver de mieux ? Toute la compagnie de ballet de l’Opéra de Bordeaux (à une ou deux exceptions près) est présente sur scène. La troupe rayonne. Les danseuses et danseurs sourient car heureux de danser sur cette chorégraphie de Maurizio Wainrot (rappelons-nous du Messie). Ils explosent. Les danseurs du corps de ballet, les solistes et les étoiles sont tous mélangés, tous sur le même piédestal. C’est généreux, beau et émouvant. Pas de critique particulière sur telle ou telle facette technique de ces deux ballets car ce soir la danse est au rendez-vous avec un grand D. Ensembles, gestes, corps, visages… tout danse.
Ce que j’ai vu et entendu ce soir est vraiment digne d’une scène nationale (pas comme une certaine et récente Butterfly !). Dans la fosse d’orchestre, cette cantate scénique composée par Carl Orff est la version réalisée pour petite formation (deux pianos, timbales et percussions). Elle est dirigée par Pieter-Jelle de Boer avec précision et beaucoup d’application (un peu trop à mon goût).
Les choeurs de l’Opéra de Bordeaux, toujours au zénith de leur art (même si là aussi j’aurais aimé un peu de plus d’envolée et de brillance). Quand aux solistes, mon admiration va surtout à Mickaël Mardayer, contre-ténor. Quelle leçon de chant ! Le tout accompagné de nuances et couleurs remarquables. Son morceau nous a semblait vraiment trop court. Florian Sempey, baryton, a beaucoup de présence et son chant est puissant et bien timbré. Par contre, je n’ai pas du tout apprécié la voix de la soprano Sophie Desmars. Voix assez faible et aigrelette, style cocotte des années 50. C’est vraiment dommage, car la longue tenue de la note finale de son premier morceau est une performance.
Pour terminer il faut saluer à nouveau le chorégraphe Maurizio Wainrot, qui par la richesse de son travail, mis en oeuvre par les répétiteurs Andréa Chinetti et Miguel Angel Ellias, a offert aux danseurs du Ballet de Bordeaux, habitués aux classiques, un magnifique cadeau de danse contemporaine.
Jean-Claude Meymerit



Opéra de Bordeaux : deux Butterfly avec une seule aile

Décidément l’Opéra de Bordeaux adore ce jeu ambigu de deux distributions dites A et B. Comme je l’ai souvent mentionné cette classification perturbe l’esprit. Dans la plupart des têtes il est évident que le A est meilleur que le B. Dans la plupart des théâtres lyriques on parle d’alternance ou double distribution. Ainsi tous les artistes sont a égalité aux yeux du public. Sauf à Bordeaux ! Allez savoir !
J’ai bien sûr assisté aux représentations avec les deux distributions. Dans les deux, une direction d’orchestre de Julia Jones assez déroutante tout au moins au cours des premières représentations avec des ralentissements, du laisser aller avec les cuivres aux endroits ou une caresse musicale devrait intervenir laissant émerger les voix au lieu de les couvrir. Défauts que je n’ai plus retrouvé à l’avant dernière. Bien au contraire j’y ai entendu une lecture plus appliquée, précise, racontant presque l’histoire, un miracle !
Heureusement que des voix comme celle de la magnifique Alketa Cela en Madame Butterfly, et du très intelligent Pinkerton en la personne de Chad Shelton nous absorbent. Quel couple harmonieux et ceci sur toute la ligne. On croit en leur histoire et nous sommes émus. Je n’en dirais pas autant avec le couple Gilles Ragon et Cécile Perrin qui donnent à leurs personnages des allures guignolesques au lieu d’une simple lecture tragique puccinienne. Pour Gilles Ragon, quelle désolation son Pinkerton. Aucun sentiment, gesticulation inutile, aucune précision dans les gestes, notes tonitruantes à tout vent. A force de vouloir tout chanter, voilà ! Tant qu’à Cécile Perrin il semble qu’elle ait confondu tous les rôles de son répertoire. En tout cas elle n’est vraiment pas une Butterfly. Dommage, pour une prise de rôle !
Alors que pour la même prise de rôle, Alketa Cela chante, joue et émeut avec beauté et aisance. Dès les premières notes de son entrée, son timbre nous envahit et ne nous quitte pas. Nous savons ainsi que nous allons apprécier une vraie Butterfly ! Toute la soirée on est suspendu à ses lèvres. Elle est habitée par Puccini car elle aime Puccini cela se voit et s’entend. A quand sa Mimi à Bordeaux ? Chez son partenaire Chad Shelton, il suffit de l’entendre et de regarder son jeu et l’on comprend aussitôt les intentions psychologiques de Pinkerton. Même si la voix n’est pas d’une grande puissance « voyante », on l’écoute avec attention car tout chez lui est juste et tout nous invite à l’émotion. Tout le contraire d’un chanteur “beuglard”.
Si je fais l’impasse sur tous les autres rôles des deux distributions c’est que tous campent et interprètent parfaitement leurs personnages. Jusqu’aux plus petits, tous sont à leur place et chantent. On les écoute vraiment et on les applaudit.
En ce qui concerne la mise en scène de Numa Sadoul, du beau et du moins beau, des effets utiles et inutiles, du vu et déjà revu, en clair trop d’années sont passées depuis la première. Aussi, est-ce peut-être la faute à cette mise en scène si nos mouchoirs sont restés dans nos poches ?



La Belle Hélène à l’Opéra de Bordeaux : de l’opéra-bouffe à l’opéra-plouf !

La déesse Venus avait donné à Frédéric Maragnani de très efficaces ingrédients.
Une Belle Hélène (Maria-Riccarda Wesseling) à la diction à faire pâlir de jalousie certaines chanteuses françaises, un Pâris (Sébastien Droy)) au beau timbre et beau gosse. Un Oreste (Christine Tocci), un Agamennon (René Schirrer), un Calchas (Philippe Ermelier) tous des plus efficaces et surtout un remarquable Ménélas (Rodolphe Briand) à la superbe précision d’interprétation. Ces trois derniers, dans le célèbre trio, sont éclatants. C’est un bijou. Sans oublier tous les autres rôles, parfaits.
Les décors (ou le décor) sont beaux et imposants. Toute ressemblance avec certains lieux architecturaux bordelais n’est pas un pur hasard mais bien souhaitée par le metteur en scène. Quelle chance ! Enfin la célèbre caserne des pompiers de la Benauge des bords de Garonne repeinte.
Mais alors pourquoi avec tous ces excellents ingrédients (y compris les perruques choucroutes très drôles, les traditionnelles chaises longues, la voiture électrique…) le spectacle reste assez pâlot ? On s’y ennuie. Tout le monde en effet ne s’appelle pas Laurent Pelly. Vouloir copier, oh, que c’est vilain !
Dans une ambiance année soixante les chanteurs semblent être livrés à eux-mêmes. Être metteur en scène de théâtre ne veut pas dire être metteur en scène d’opéra ? Ce n’est pas non plus en faisant gesticuler quatre danseurs qui « s’époumonent les jambes », à force de vouloir faire impression. Le pire de l’ennui vient surtout du rôle donné au magnifique choeur de l’Opéra de Bordeaux. Les pauvres chanteurs me font pitié. J’avais envie de leur hurler, réveillez-vous ! Ils entrent, ils sortent à la queuleuleu et chantent. Encore auraient-ils représenté des choeurs antiques, même à la sauce sixties, pourquoi pas ! Mais être posés là en potiches et figés, c’est triste pour eux et pour nous. Quelle chape de béton dans cette magnifique partition d’Offenbach. Claude Schnitzler à la tête de Orchestre national de Bordeaux Aquitaine s’applique, mais ne donne pas ce côté de fantaisie et tendresse qu’exige la pétillante partition de cet opéra dit bouffe.



Ce soir, j’ai applaudi l’écran !

Emporté par un enthousiasme à basculer d’un balcon (si j’avais été bien sûr, dans une vraie salle d’opéra), j’ai applaudi un écran de cinéma. En effet, je me trouvais ce samedi 14 mai dans une salle ordinaire d’un cinéma, à une retransmission en direct du Metropolitan de New York. Une salle moyennement remplie. C’est vrai qu’aller assister à une représentation de la Walkyrie un samedi fin d’après-midi dans un complexe cinématographique de banlieue, cela tient plus d’une erreur d’aiguillage de tramway qu’à une volonté de plaisir à se cultiver. Ceci dit, moi j’y étais. Et tant mieux pour moi et dommage pour les absents. Quelle soirée !
A l’affiche, les plus beaux chanteurs du moment dans ces rôles wagnériens (Siegmund et Sieglinde). Vous vous impatientez de savoir qui ? : Jonas Kaufmann et Eva-Maria Westbroek. Pour moi, ce sont actuellement sur la planète les deux meilleurs chanteurs pour aborder ces deux rôles du frère et de la soeur jumelle (et pourtant j’en vois et j’en entends). Le metteur en scène avait même ajouter à Kaufmann quelques longueurs de plus dans sa chevelure, si bien qu’ainsi, ils arrivaient à se ressembler. Leurs voix, somptueuses. Du chant, rien que du chant ! Tout y est beau et merveilleusement bien fait. Le aigus de Siegmund aussi tranchants que son épée, le timbre et le moelleux de Sieglinde aussi vrai que sa douceur de visage et de jeu.
A la fin de leur duo du premier acte, lorsque le rideau se ferme sur eux à 6 000 km de là, l’émotion est entrée jusqu’au bout des poils de duvet de la peau. On restent béas et cloués avec un sentiment d’impuissance face à ces moments de grâce. Puis tout à coup, une fois ce moment indescriptible passé, les mains se rapprochent brutalement et sans contrôle expriment tout leur contentement. Ce soir, j’ai applaudi l’écran. Tant pis !



Le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux : à tous les soirs, on gagne !

Lorsqu’une maison d’opéra affiche deux distributions pour un même ouvrage, louer une place en fonction de celles-ci fait partie du coup de poker (*). Avec le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux, on gagne à tous les coups. Cette superbe production nous vient de l’opéra de Marseille dans une mise en scène, élégante, simple et intelligente de Charles Roubaud. Des décors qui occupent l’espace avec force et pureté, preuve du bon goût, avec des éclairages remarquables bougeant à notre insu apportant le petit plus qui fait mouche. Nous sommes loin de ces hideux éclairages de la récente Ariane à Naxos sur cette même scène. Côté chant, les voix sont aux rendez-vous et quelles voix. Alors qu’une Leonora, Leah Crocetto, en grande verdienne, chante tout dans la délicatesse avec ornementations et filets à la Caballé, la seconde, Elza van den Heever, aborde le rôle avec plus de charnel et de niaque aux graves et aux aigus plus directs. Le Manrico de Giuseppe Gipali a trop de retenue comme s’il avait peur de dire les mots et de les affirmer alors que le timbre et la puissance sont là. Son homologue Trouvère, Gaston Rivero, a beaucoup plus de vaillance dans l’interprétation du rôle et dans la projection des phrasés, mais je ne sens pas en lui une entière sûreté. Pourquoi ces deux ténors ne se lâchent pas un peu plus. Azucena, c’est Elena Manistina que j’adore car c’est la sorcière bien aimée au timbre chaud et caverneux sur un fond de puissance énorme. Dans la seconde distribution, Véronica Simeoni, est plus sorcière des quartiers chics qu’une sorcière gitane aux actions des plus macabres. Sa voix est belle. Très grande mezzo mais pas assez de sombre et de machiavélisme. Alors que le Comte de Luna de Alexey Markov m’a laissé sur ma faim, surtout par une absence totale de jeu de scène et de composition du rôle, Lionel Lhote dans ce même rôle m’a littérallement transporté. D’une somptueuse puissance au timbre généreux et très coloré. Avec quelle aisance il amène ses aigus. On dit qu’il va revenir dans le rôle Sharpless l’an prochain (chut c’est un secret ! ). Dans les deux distributions Eve Christophe-Fontana garde le sien. Cette soprano d’une grande finesse, déjà appréciée dans son Echo d’Ariane, donne ici à Inès tout le relief vocal souhaité. Pendant qu’Eric Martin-Bonnet toujours égal à lui-même, tient le rôle de Ferrando le mieux possible, je garde pour la fin la découverte dans le même rôle, d’une pépite en la personne de la basse Wenwei Zhang. Une merveille de chant, de facilité et de puissance. Pourvu que la direction de Bordeaux pense à lui très vite.
Les choeurs dans cet ouvrage ont une place primordiale et le complément avec les choeurs de l’Opéra de Paris, sauf erreur de ma part (l’affiche ne le dit pas), sont somptueux. Lorsqu’ils passent ou arrivent de derrière les immenses paravents décors, les sonorités se mélangent, les personnalités de chacun surgissent tels des arômes d’un bon vin et jaillissent dans la salle comme dans une séance de cours de dégustation.
La partition orchestrale de cet opéra ne m’a jamais séduite, et j’avoue que la prestation du Chef d’orchestre Emmanuel Joel-Hornak a été des plus conventionnelles mais sans plus. A sa décharge, peut-on vraiment beaucoup plus ajouter à une telle partition ?
Ayant assisté à ces deux représentations très différentes l’une de l’autre et que le public applaudit pendant de très longues minutes sans se lever de son fauteuil, comme s’il avait été assommé par cette avalanche de notes, je me pose la question suivante: aurions-nous retrouver notre carte de visite bordelaise comme quoi le public de Bordeaux aime les voix, les connaît et les apprécie à condition qu’elles soient généreuses puissantes et belles. Ariane à Naxos l’a montré, le Trouvère le confirme. J’espère que la programmation de l’an prochain tiendra compte des ovations et des commentaires des couloirs « enfin des voix, il y a bien longtemps qu’a Bordeaux on n’en avait pas entendu d’aussi belles ».
(*) quand est-ce que l’Opéra de Bordeaux perdra cette fâcheuse habitude d’afficher : distribution A et distribution B. Pour le public, la B est moins bonne que la A. C’est peut-être un raisonnement ridicule, mais il est réel. Pourquoi, ne pas faire tout simplement, comme font tous les opéras du monde, mettre les dates en face des noms.



Ariane à Naxos, toutes en voix !

Quel bonheur ! Des voix ! Et quelles voix ! Je parle des voix femmes !
Voilà enfin des soirées d’opéra que l’on aime et que l’on aimerait avoir un peu plus souvent.
Pouvons-nous mieux rêver qu’Heidi Melton dans le rôle d’Ariane ? Cette soprano que Bordeaux connaît bien après son Amélia du Bal masqué et son Elisabeth de Tannhäuser. Je me souviens lui avoir dit un soir après une représentation du Bal masqué : « A quand Ariane ? » C’est fait. Je ne me suis pas trompé et l’Opéra de Bordeaux a eu raison en l’engageant. On pourrait faire le même éloge pour la Zerbinette de Brenda Rae. On reste cloué par la facilité, l’agilité et surtout l’aplomb de sa ligne de chant dans un rôle truffé de difficultés. Que dire du Compositeur, magnifiquement tenu et chanter par Elza van den Heever ? J’avoue préférer dans ce rôle, la tessiture d’une mezzo soprano plutôt que celle d’une soprano lyrique. Cela dit notre Compositeur est d’une vaillance de jeu et de voix remarquable. Je ne veux pas oublier les trois autres rôles féminins, Naïade, L’Echo et Dryade tenus par Mélody Louledjian, Eve Christophe et Katharina Magiera, qui ont enchanté l’auditoire. Du très beau chant en dégustation.
Que les hommes me pardonnent, mais j’ai eu quelques difficultés à adhérer à leurs voix. Ingratitude des rôles masculins, écrasement des voix femmes ? Je ne sais, en tout cas ils ne me laissent pas beaucoup de souvenirs, y compris Bacchus qui a chanté aux forceps égratignant au passage quelques beaux moments musicaux straussiens.
Dans la fosse, la grâce. Notre Orchestre national et son chef Kwamé Ryan, avec le faible effectif souhaité par Richard Strauss, nous ont transporté et offert cette beauté suave des opéras « roses » de l’auteur.
Reste la mise en scène de Roy Rallo. L’acte-prologue démarre merveilleusement bien. Le choix d’une galerie d’art contemporain au lieu d’un salon bourgeois viennois fonctionne très bien et même très bien. Fonds de murs délabrés, lavabos (enfin les revoilà sur scène, ils me manquaient…), décors salis volontairement, et présence unique d’un immense oeuvre contemporaine. Tout cela se tient et les chanteurs ont l’air de s’y sentir bien. Puis brutalement à l’acte principal tout tombe dans la laideur. Laideur du décor et surtout de l’éclairage. Quel manque de respect pour le public. Ce n’est pas sombre, c’est très mal éclairé. Les visages dans l’ombre. On pense plus à une panne électrique ou a un service minimum des électriciens jour de grève, qu’à une subtilité de mise en scène. J’ai là en mémoire des spectacles très sombres presque dans le noir mais que c’était beau, on arrivait à voir (grâce à de talentueux metteurs en scène et éclairagistes) les visages et le jeu de physionomie des chanteurs. Ici rien. Lorsque l’on vient voir un spectacle vivant c’est pour voir les protagonistes et surtout les solistes qui chantent. De plus, soit je n’ai rien compris dans l’histoire, mais il semble que l’intrigue dit que pour gagner du temps et pour ne pas ennuyer les invités, les deux troupes séria et bouffe joueraient en même temps. On parle même de comédiens de la commedia del arte. Où étaient-ils donc ? Nous avions sur scène deux prestations identiques. À aucun moment, on ne distinguait au premier coup d’oeil le séria du bouffe. Bien sûr l’intention du metteur en scène est plus sensée, plus intellectuelle, plus recherchée. En clair, il a voulu dire quoi ? Que l’amour, que l’on soit sérieux, triste ou joyeux est le même, que ce n’est pas parce qu’on plaisante toute la journée que l’on est heureux en amour, etc etc… OK on a compris ! Et le respect de l’histoire et le respect du public (voire des chanteurs) où est-il ? Je rappelle que cet unique acte est musicalement d’une beauté extrême, alors pourquoi vouloir nous gâcher ce plaisir à l’oreille par la laideur de la vue.
En toute objectivité, si je ne dois garder qu’une seule image de la mise en scène de cette production, c’est l’ouverture sur la fin du duo d’amour qui clôture l’ouvrage, des portes de l’arrière-scène du Grand Théâtre qui laissent entrevoir la rue arrière. C’est la première fois que je vois l’utilisation de ces portes. Que c’est fort et beau !



L’Italienne à Alger à l’Opéra de Bordeaux : du champagne éventé !

Dommage ! À ma connaissance, Rossini n’est pas un producteur d’opérettes à grand spectacle ! Si le but recherché de cette Italienne de Bordeaux était de faire rire afin que la scène finale se termine avec un public en délire scandant son contentement dès le rideau baissé avec des applaudissements comme à la fin d’une opérette de Lopez, c’est gagné, mais pour moi c’est raté. Alors pourquoi cet ennui ? Cette coproduction (Madrid, Houston, Florence et Bordeaux) se veut pleine d’esprit avec un étalage dégoulinant de gags donc certains bien amenés et bien ficelés, mais cela me laisse froid. Se pose alors la première question : pourquoi faut-il que les metteurs en scène actuels, en montant un opéra-bouffe de Rossini, veulent à tout prix forcer sur les jeux de scène, les objets, les situations, alors que souvent une simple lecture en serait plus efficace ? L’histoire en soi parle d’elle-même, sans en rajouter. Ce vendredi, soir de la première, grève d’une partie des métiers du plateau et des coulisses. On nous annonce version de concert. Que cela ne tienne, un opéra en concert est souvent préférable de nos jours à certaines mises en scènes n’ayant pour but que flatter l’ego de quelques personnes en manque de reconnaissance et de certains directeurs de théâtre en recherche de scandale.
En guise de version concert, on nous présente l’élément principal du décor. Puis les interprètes costumés dans des mouvements scéniques maladroits (normal, ils improvisent) viennent chanter la partition. Comme je mettais mon ennui sur le fait d’avoir assisté à une bâtarde présentation, je revins voir la production dans sa présentation complète et ce sentiment d’ennui fut reconduit. Les envahissants mouvements, les matériels, les costumes et les gags vus et revus mille fois, évoquent un Alger et une Italie en mélangeant les clichés de leur passé avec ceux d’un faux modernisme outrancier. C’est un opéra-farce il est vrai et le sujet n’est qu’un prétexte! Côté interprètes, certes c’est bien chanté, propres et certaines voix sont belles, des timbres chauds mais pour la plupart assez faibles (le Grand Théâtre n’est tout de même pas immense !). Seulement chez tous ces chanteurs il y manque la flamme, l’énergie vocale, en clair l’engagement. Et chez Rossini, il le faut. J’en déduis qu’avec mise ne scène ou non, l’opéra passe avant tout par la voix et l’engagement de chaque chanteur. Pour illustrer ces propos, je suis allé faire un tour sur quelques images de l’Italienne à Alger montée très classiquement, voire très poussiéreuse pour nos jours, mais qu’est ce que c’est drôle ! Pourquoi ? Parce que des personnalités et des voix sont là et s’imposent dans du bouffe au service de Rossini (Horne, Dupuy, Baltsa, Berganza, Valentini-Terrani, Lamore etc…). On est alors en face d’opéra et non de spectacle de divertissement. On vibre et Rossini revit.



L’école du bon goût

C’est frais, plein de charme, joyeux, bien fait, agréable à l’oeil, autant de qualificatifs entendus ce dimanche après midi au Grand-Théâtre de Bordeaux suite à la représentation de « Die Schule der Frauen » d’après l’Ecole des femmes de Molière, sur une musique de Rolf Liebermann. Même si le remplissage de la salle semblait avoir subi la rivalité des écoles de consommation de fêtes de fin d’année, ouvertes ce jour-là, à en juger par de très nombreux trous de fauteuils vides et un paradis déserté (il est vrai que la plupart des places de face ne bénéficient pas du surtitrage si bien utile pour cet opéra méconnu), cet ouvrage est une petite merveille offerte en cadeau de Noël.
Tout en célébrant le centenaire de la naissance de Rolf Liebermann, quelle heureuse initiative de proposer au public bordelais cet opéra bouffe créé, dans sa version définitive, il y a plus de cinquante ans à Salzbourg. La musique, sans faire dresser les poils, est efficace, tendre et expressive. Ne voulant pas entrer dans le jeu de ceux qui disent que l’on retrouve dans cette musique tel ou tel musicien, je dirais simplement que cet opéra est un immense collier fait de perles musicales d’influences diverses enfilées à la queue leu-leu, formant ainsi une parure des plus réussies. On a fortement envie d’applaudir après le couplet d’Agnès (par la toujours succulente Daphné Touchais) et surtout après le magnifique monologue d’Arnolphe (imposant Andrew Greenan) prêt à capituler devant la jeunesse.
Certains interprètes auraient demandé dans leur personnage un peu plus d’envergure dans le jeu et dans la voix. Cette remarque tient surtout du fait que la mise en scène fortement marquée, signée d’Eric Génovèse, sociétaire de la Comédie française, dans un décor unique (que de maisons témoins de type industriel nous visitons actuellement sur les scènes lyriques !) et omniprésent devenant acteur lui même, ne demande aucune faiblesse. Les rares gags à l’efficacité immédiate sont très bien dosés (les fleurs descendant des cintres, l’ombre chinoise du vélo, le corps d’Horace encastré dans le mur de façade à l’image des gags à la Cartoon etc..). Aucune faute de mauvais goût dans cette mise en scène.
Par contre, j’ai été légèrement dérangé par la stature et le jeu de Paul Gay dans le rôle de Molière car je ne vois pas celui-ci, grand et imposant…au contraire, je l’imagine petit et insignifiant (même si je n’ai jamais rencontré ce cher Poquelin, « car nouvelle dans cette agence ! » comme dit ma banquière lorsque je lui parle de Molière !). Par ailleurs, je n’ai pas retrouvé en ce chanteur cette présence vocale que j’avais apprécié dans tous ses derniers rôles. Les rôles de Georgette et Oronte (Sophie Pondjiclis et Jacques Schwarz) sont bien tenus, sans plus, aussi bien vocalement que scéniquement. Par contre, le maillon faible est le jeune ténor Michael Smallwood. A peine audible par moment, dommage car le texte musical de ce rôle est tout en subtilité et innocence. Heureusement que son jeu de gaffeur amoureux est juste et le sauve de son chant.La direction d’orchestre de Bordeaux Aquitaine est confiée à Jurjen Hempel qui avec beaucoup d’intelligence, équilibre les différentes intensités d’écritures musicales, entre les musiciens, la puissance des voix et la jauge de la salle. Cet opéra bouffe semble avoir été écrit pour la salle du Grand Théâtre. Spectacle à voir et à écouter.

Jean-Claude Meymerit
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http://www.paysud.com



La Carmen de Bordeaux : « bel ennui dans un écrin »

Pourquoi me suis-je autant ennuyé à la représentation de la nouvelle production de Carmen au Grand-Théâtre de Bordeaux ? Il faut dire que la direction d’orchestre (Christian Orosanu) m’a assez dérouté (dès l’ouverture). J’avais l’impression d’être sur le divan de mon « psy » me lisant Marguerite Duras! On nous avait fait miroiter que cette production de Carmen baignait dans la violence. Déjà musicalement, c’est raté. On philosophe musicalement. De plus pourquoi avoir choisi cette version opéra comique avec des dialogues interminables souvent mal projetés par les artistes. Personnellement, je suis un inconditionnel de la version avec récitatifs de Guiraud. Je reste persuadé que cette production aurait été plus forte dans cette version.
Il faut dire que la distribution pose aussi interrogation. Qui était vraiment dans la peau du personnage ? Carmen (Janja Vuletic) est belle, grande et fine. Ses poses sont toutefois trop souvent calculées. On devine toujours ce qu’elle va faire. Dommage ! Un peu plus de chien, de charme, de « niaque » auraient été les bienvenus. Comme dans sa voix : c’est bien fait, le timbre est beau mais le petit « plus », manque. Elle chante Carmen mais elle n’est pas Carmen. La prise de rôle de Gilles Ragon en Don José m’a laissé complètement hermétique et sans aucune réception d’émotion. A force de vouloir tout chanter ne risque-t-il pas de fatiguer son public? Où est cette passion intérieure, cet amour fou, cette jalousie extrême dans le duo final, face à l’abandon de Carmen ? A part la gesticulation… Mais le pire est Escamillo (Michael Chioldi) voix sans puissance, timbre sans saveur, projection curieuse laissant une sensation de déplaisir. On n’a pas envie d’écouter. Même le jeu n’est pas au rendez-vous. Il s’ennuie et nous ennuie. Quelques « hou » en guise de fleurs l’ont accueilli au salut.
Heureusement qu’un rayon de soleil apparut en la personne de Alketa Cela dans le rôle de Micaela. Ouf ! En l’écoutant on est enfin à l’opéra. Plénitude de puissance dans la voix avec beauté, phrasé, nuances et méduim. C’est beau, c’est chaud, c’est puissant. Elle y croit. Elle est Micaela ! Parmi les seconds rôles, qui dans Carmen ont des places indispensables, je voudrais mettre l’accent sur la jeune Diana Axentil dans le rôle de Mercedes. C’est rond, charnel, puissant avec le charme en plus.Même les choeurs, qui sont comme à l’accoutumé à la perfection de leur art, semblaient être gêné de temps en temps par la lenteur de l’orchestre. On aurait souhaité qu’ils explosent et fasse vibrer leur joie, violence et peur comme ils savent le faire à l’unisson de leurs voix. Pourtant, cet ennui général que j’ai subi le long de ces quatre actes, n’aurait pas dû exister car côté mise en scène, tous les chanteurs avaient l’écrin idéal pour se lâcher. Or, tout dans cette production semble retenu.Transposé l’action à la frontière du Mexique et des Etats-Unis, pourquoi pas, car tout est imaginaire. Laurent Laffargue a visé juste et sa Carmen est porteuse de superbes images même si quelques éléments de décors semblent pauvres. Est-ce deux barrières qui font obstacle aux débordements de la foule ? Est ce trois poches-poubelles éclatées qui font bidonville ? Est-ce quelques légers cartons posés sur une remorque, demandent autant de main-d’oeuvre à la frontière ? Ces quelques mesquines remarques n’entravent en rien cette riche mise en scène qui aurait dû permettre des débordements de jeu en tension amoureuse, violence…. Le plateau nu du dernier quart d’heure, couvert de pétales rouges, est superbe de simplicité et de force. Malheureusement, dans cette efficace mise en scène, tout le monde reste sur la réserve et tout s’étire. On s’enlise dans l’ennui. Il faut le faire, dans Carmen !
Jean-Claude Meymerit
Source :

http://www.paysud.com



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