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Archive pour la catégorie « critiques lyriques »

Quand deux étoiles invitées brillent dans les reflets du Lac

La rencontre mémorable de deux danseurs étoiles dans le Lac des Cygnes chorégraphié par Charles Jude
Un moment magique…
Connaissez-vous Giuseppe Picone et Itziar Mendizabal ? Ils sont tous les deux, actuellement affichés sur la scène du Grand Théâtre de Bordeaux (ou plutôt non affichés, car leurs noms n’apparaissent aucune part et il faut avoir une âme d’un Sherlock Holmes pour dénicher leurs dates de prestation). Lui, Giuseppe Picone, grand danseur étoile italien, est très demandé sur les plus grandes scènes lyriques et compagnies de ballets. Bordeaux a déjà eu la chance de le voir tout récemment dans Gisèle et Roméo et Juliette. Elle, Itziar Mendizabal, d’origine basque espagnole, est actuellement attachée à l’Opéra de Leipzig. Ses prestations sont également célèbres par l’engagement et l’approfondissement artistique qu’elle manifeste dans ses nombreux rôles.
La rencontre de ces deux étoiles a eu lieu sur la scène du Grand Théâtre ce 23 décembre dernier dans la reprise de l’efficace production du Lac des Cygnes chorégraphiée par Charles Jude. Ce fut un moment assez magique.
Même si cet ouvrage trouve à mes yeux quelques langueurs visuelles et quelques images scéniques désuètes, la musique de Tchaikovsky, elle, reste sublime par sa limpidité liée aux subtiles facettes de l’intrigue. Ce ballet est terrible pour la danseuse qui interprète ce double rôle : celui du cygne blanc ou Odette (dont le célèbre 2°acte) et du dit Cygne noir ou Odile (avec ce célèbre pas de deux du 3°acte). La difficulté est l’endurance physique demandée par deux personnages totalement opposés. A une certaine époque, ils étaient confiés à deux danseuses différentes. Je pense qu’il serait toujours judicieux d’y revenir lorsque une soliste n’a pas l’envergure de tenir la totalité de l’ouvrage, plutôt que de peiner avec elle tout au long de l’ouvrage et de ne recevoir aucune émotion. Avec Itziar Mendizabal, ce fut tout l’inverse. Quel bonheur ! Quel talent, intelligence, subtilité et précision. Une comédienne en tutu ? Presque ! Son interprétation du 2°acte est sublime d’émotion. Elle aime Siegfried, elle lui dit par le port de ses bras, de ses doigts et de ses jambes, comme si des paroles jaillissaient de tout son corps. J’ai rarement vu une interprétation aussi aboutie. Son 3°acte est tout de lumière, de brillance et de séduction. Comment ne pas tomber sous le charme. Ses gestes sont précis, directs et envoutants. Frissons garantis!
Quand à Giuseppe Picone, il m’avait, dans ses précédentes prestations bordelaises, littéralement subjugué. Il porte en lui ce romantisme du fatalisme et de l’amour déçu. Même si ce rôle de Siegfried n’est pas un des plus porteurs et plus brillants pour un danseur, Giuseppe Picoine s’impose par sa prestance, sa magnifique silhouette féline, ses sauts aériens et ce silence absolu lorsque il touche le plancher. Il vole. Avec très peu d’élan, il s’envole, vole et se pose comme une feuille morte. A tous les deux, du grand art de danse classique. Et ils sont à Bordeaux
Aussi, quel dommage de ne pas connaître assez tôt les dates de distribution de tous ces solistes. Heureusement que les fans et connaisseurs de ballets, par leurs réseaux et des méandres inexplicables, obtiennent les renseignements et ont le temps d’acheter in extremis quelques malheureuses places à visibilité réduite. Quelles sont les vraies raisons de cette non information du public ? Que le public choisisse les soirs en fonction des distributions et laissent des salles vides d’autres soirs ? Je ne crois pas du tout à cette argument avancé. Le public bordelais adore la danse, et le ballet de l’Opéra de Bordeaux, mais il est vrai qu’il ne s’inquiète outre mesure de connaître au préalable les distributions. Rares sont ceux en effet qui choisissent les dates en fonction des solistes. Par contre, il me semble que lorsque on est danseuse ou danseur étoile, ou lorsqu’un théâtre nomme des solistes c’est pour qu’ils soient reconnus artistiquement et être connus, vus, applaudis, suivis et pourquoi pas idolâtrés par le public. Alors, pourquoi des Picone, Grizot, Kucheruk, Yebra, Mikhalev, Mendizabal…. ne bénéficient-ils pas, à Bordeaux, contrairement à d’autres villes, de cette aura. Sans entrer dans le star système, pourquoi ces solistes n’auraient pas ces égards de reconnaissance pour leur art et leur rang d’Etoile ?

Jean-Claude Meymerit
vendredi 25 Décembre 2009
source : http://www.paysud.com



Le Dialogue des Carmélites, l’opéra de la force

Le Dialogue des Carmélites, l’opéra de la force : force du sujet, force de la musique, force de la scénographie, force des carmélites. Sans jeu de mots facile, ce n’est pas pour rien si l’action se situe dans la famille de la Force en 1789…
Comment rester insensible à cette élégante production du Dialogue des Carmélites déjà montée à Toulouse en 1995 dans la mise en scène de Nicolas Joël. Reprise ce mois-ci, quatorze ans après, elle n’a pas pris une seule ride. Il est vrai que cet espace de la Halle aux Grains semble avoir été construit pour cet ouvrage. Avec quelle subtilité, sa forme hexagonale s’est subitement transformée en cour intérieure de Carmel. Sur un des six côtés un imposant décor de flèches et de portes gothiques d’où s’évadent des jeux et faisceaux lumineux, porteurs d’implantations scéniques. Sur les cinq autres cotés, les spectateurs sont, comme accoudés aux fenêtres, en fidèles recueillis, en républicains, en voyeur derrière les grilles du Carmel, en foule le jour de l’exécution, etc. À leurs pieds, l’orchestre et la plateau scénique se partagent équitablement l’espace du parterre. Quel équilibre !
Même si l’histoire de ce Dialogue des Carmélites est bien connue de tous, elle éveille en chacun de nous de grands moments émotionnels. Cette profonde attention est due en grande partie à la musique de Francis Poulenc. Quelle force dans ce torrent de notes où la mélodie et le modernisme s’accordent dans l’absolu ! Ce choeur final lorsque les carmélites chantent à l’unisson puis s’interrompant l’une après l’autre alors que la guillotine tombe brutalement. Une splendeur dans l’écriture lyrique. Quel dommage que Georges Bernanos n’ait pu connaître sa pièce portée sur les scènes d’opéras ! En effet, les créations eurent lieu en présence de Poulenc en 1957 à Milan et à Paris, cinq ans après sa mort.
Même si ma prédilection va pour la distribution de 1995 avec Françoise Pollet (imposante Madame Lidoine), Martine Dupuy (sublime classe en Mère Marie), Nadine Denize (tragique Prieure), Catherine Dubosc (douce Blanche)…je garde toutefois pour cette reprise une profonde tendresse. Comment ne pas oublier Sylvie Brunet dans La Prieure, toute en générosité et humanisme aussi bien dans son jeu que dans ses magnifiques invocations vocales, et Anne-Catherine Gillet dans Constance, avec chez elle la jeunesse, l’engagement et cette lumineuse voix d’une pétillante fraîcheur. Je ne veux pas oublier d’autres très grands moments avec les autres chanteuses : Isabelle Kabatu (Madame Lidoine), Qiu Lin Zhang (Mère Jeanne), Susanne Resmark (Mére Marie)… et les rôles masculins au plus haut de leurs formes (Nicolas Cavallier, Gilles Ragon…).
Comme dans tout jeu de comparaison, ce sont souvent des discussions des plus aléatoires. Toutefois, je garde un souvenir impérissable de Michel Plasson en 95 à la tête de l’Orchestre national du Capitole alors que la direction de ce jour en la personne de Patrick Davin m’a laissé un peu sur ma faim. Pourquoi ? Un peu plus de flamme et de passion célestes m’auraient enchanté. Certes, un bémol bien insignifiant !

Jean-Claude Meymerit
Lundi 30 Novembre 2009
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Le rendez-vous manqué du Balcon

Esthétiquement c’est une réussite. Un décor majestueux, coloré, plateau tournant, grand escalier à la courbe sensuelle, passerelle en forme de balcon autour de l’orchestre…C’est beau et efficace. Et alors, et après ?
On sort de cette représentation du Balcon, nouvelle version 2004, d’après la production de Fribourg, ébloui par le décor et sa scénographie, mais où sont passés le texte de Jean Genet et la musique de Peter Eötvös? Quel ennui ! Un premier acte interminable. J’ai eu la chance d’avoir vu et entendu sur cette même scène de très grandes créations lyriques bordelaises basées sur des textes célèbres comme les « Noces de sang » de Federico Garcia Lorca, la « Charrue et les étoiles » de Sean O’Casey, « Colombe » de Jean Anouilh ou encore « Vu du pont »d’Arthur Miller etc. Les compositeurs épousaient musicalement les textes tout en les respectant. Cette production du Balcon me semble être du déjà vu et assez ringarde avec un texte qui attend la musique, et une musique qui attend le texte. En vérité, les phrases et les mots s’étirent au bon vouloir de la musique sans rien apporter de passionnant à l’oreille (même au contraire). La musique avec ses notes (ou sons) se promène entre les mots, comme si c’était chacun pour soi. Lorsqu’un compositeur s’attaque à un texte du répertoire, il devrait le respecter, sinon il devrait écrire son propre livret. De plus, ce décalage est amplifié par le surtitrage. Quelle idée de surtitrer un opéra français comme celui-ci quand les mots et les phrases sont tellement effilochés, hachés, décortiqués et que des phrases entières sont affichées alors que le débit du texte par les chanteurs-diseurs est d’un ralenti frôlant les exercices d’ateliers de diction. On attend patiemment la fin du texte affiché. C’est énervant !
Que dire de ces chanteurs-diseurs ? Ils campent parfaitement leurs divers personnages, mais le jeu semble être en permanence sous le regard du metteur en scène, Gerd Heinz. Certes, cette mise en scène hyperthéâtralisée est très précise. Elle est omniprésente comme le souhaitait Genet dans ses pièces. Les parties chorégraphiées à l’américaine sur rythme de jazz, nous apportent un peu de respiration.
Le second acte, plus court, est plus dense. Aussi, l’action active le débit, et les phrasés sont moins ennuyeux. Le dénouement chanté par Madame Irma (Maria Ricarda Wesseling) est une magnifique page musicale. Elle vient s’ajouter au magnifique duo entre Chantal (Magdalena Anna Hofman) et Roger (Thomas Dolié). C’est peu pour 1h50 de spectacle.
Musicalement, j’ai pu apprécier le travail de précision de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, de tous ses solistes musiciens que l’on aperçoit et entend sur scène dans des apparitions insolites et drôles. Kwamé Ryan à la baguette, l’oeil partout surveille tout autour de lui son petit monde de musiciens et de chanteurs-diseurs. Rien ne lui échappe. Bravo !
En conclusion, une soirée lyrique dont il ne reste même pas un arrière-goût de reviens-y. Il y avait bien longtemps que je n’avais pas vu autant de spectateurs quitter la salle en plein spectacle et voir autant de places vides après l’entracte. Dommage !
J’espère que les énormes moyens financiers octroyés à cette production ne viendront pas ternir les autres productions de l’année!

Jean-Claude Meymerit
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A Coeur Joie à Bordeaux: les voûtes de l’église Sainte-Croix ont chanté

Ceci se passait, samedi soir 26 septembre, en l’église Ste Croix de Bordeaux en compagnie des voix, en première partie, de la Jeune académie vocale d’Aquitaine, et en seconde partie du Choeur national des jeunes A coeur joie. Le tout dans un bain de musiques du XX° et XXI°. La première partie fut une leçon d’orfèvrerie où chaque voix d’enfant se détachait dans son registre et sa couleur d’une manière assez exceptionnelle. Elles venaient s’accoler les unes aux autres comme des aimants. Ce travail de précision, on le doit à la directrice de chant, Marie Chavanel.
La seconde partie nous a permis d’apprécier un autre groupe composé d’une trentaine de jeunes adultes dirigés cette année par Fred Sjöberg qui assurera cette fonction uniquement pour une période de trois ans selon la tradition de cette chorale. Le programme choisi a été peut être, selon mon goût, un peu trop hétéroclite. Sur les huit morceaux proposés, une page musicale contemporaine m’a subjugé. Les choristes étaient placés aux quatre coins de l’église. Ainsi, les voix se croisaient dans l’espace, s’attendaient, se superposaient, éclataient. Quel bal de notes sous les voûtes de cette église ! Un moment très fort. Je reste persuadé que la musique classique contemporaine, voire expérimentale, a plus que jamais sa place dans les bâtiments religieux à la condition toutefois qu’une mise en espace des chanteurs soit appliquée (comme ce soir). C’est alors que le public deviendra alors agréablement prisonnier de l’oeuvre musicale et pourra plus aisément la découvrir et la déguster.
Au cours de cette soirée, j’ai toutefois regretté de ne pas avoir entendu les présentations de chaque oeuvre (pas de micro dans un tel espace ?). Un petit document écrit récapitulant l’ensemble des morceaux choisis aurait été le bienvenu. Le nom du musicien est aussi important que les noms de ceux qui le chantent. Surtout dans un répertoire moins connu. Dommage, car en quittant les lieux on reste sur sa faim : quels étaient les morceaux chantés et quels en étaient les auteurs ?

Jean-Claude Meymerit
Dimanche 27 Septembre 2009
Source : http://www.paysud.com



Le « Met » au cinéma : comme si on y était…ou presque !

Après Salomé, Thaïs, Butterfly, j’ai assiste avec Sonnambula, à la quatrième séance de retransmission d’opéra depuis le Metropolitan Opera, de New York, le célèbre « Met ».
Magnifique performance technique remplaçant pour un soir le rêve de tout amateur d’opéra : assister réellement à une représentation dans cette immense salle mythique américaine. Grâce à une haute technologie (sauf pour Sonnambula où l’on sentait un léger décalage dans la synchronisation de l’émission des sons et l’image) on nous y propulse. Certes, et alors ?
Pas de voyage au-dessus de l’océan avec une arrivée sur le parvis de la place du Lincoln Center de New York, non ! Ça se passe en banlieue bordelaise dans un cinéma sans âme, le Gaumont de Talence. Les attentes au guichet et à l’entrée de la salle manquent encore un peu d’organisation et de fluidité. En clair, une manifestation à la même enseigne et au même traitement que n’importe quel film programmé. La différence est que les places sont quand même à 25 euros.
Une fois dans la salle, les fauteuils sont, je suppose, plus spacieux qu’au Met. Les 260 places sont rapidement prises d’assaut par un public qui semble avoir sa carte senior . Celui-ci pour la plupart réparti en groupes bien organisés paraît déjà propriétaire des lieux. Que les gens s’embrassent, se connaissent tous, cela est fort sympathique et chaleureux! Ce sont effectivement des amateurs d’opéras et de musique classique à en croire un de mes voisins fredonnant l’air de Butterfly en même temps que la chanteuse.
Par contre je n’appelle pas ça de la démocratisation de l’opéra. Si c’était le cas, les places seraient meilleur marché. Comment attirer un nouveau public, comment intéresser les jeunes à l’opéra ? Je regarde autour de moi, sur la totalité des places occupées par les personnes présentes, seules quatre le sont par des jeunes. Quel dommage de ne pas profiter de ces évènements lyriques (qui ne sont toutefois que des projections de films) pour organiser en marge de ces retransmissions des moments forts de sensibilisation par des débats, des conférences, des expos, des comparaisons d’enregistrements etc…Ne pourrait-il pas y avoir une vraie politique culturelle lyrique autour ? Tous les ingrédients de logistique y sont.
Je pense que pédagogiquement, les scolaires auraient leurs places à ces soirées. En complément du remplissage de sa salle avec des groupes de personnes aisées,ne pourrait-on pas faire un effort financier et pédagogique vers d’autres populations.?En effet, au cours de ces soirées, si on enlève les groupes constitués on ne retrouve qu’une toute petite poignée de passionnés d’opéra individuels et pas de jeunes. C’est peu, sur une population urbaine bordelaise de 700 000 habitants.
Un des points positifs de ces soirées est le silence et la tenue des spectateurs dans la salle pendant toute la durée de la retransmission. Pas de toux, pas de papier de bombons, pas de grignotages de pop-corn, de lumières bleues des portables…Notre population locale de seniors semble plus résistante aux virus que les américains de la salle du Met.
Côté spectacle, je formule chaque fois les mêmes remarques : ce sont ces désagréables gros plans de chanteurs surtout dans certains rôles. Je préfère ne pas regarder l’écran plutôt que décompter les rides et les défauts du visage d’une Butterfly ou d’une Salomé de plus de 45 ans (au lieu de 15 ans dans les textes).
Je voudrais aussi relever les bavardages inutiles et de surcroit en anglais-américain entre les actes. Qui comprend ? Quel intérêt de voir une Butterfly ou une Dessay déjà épuisées par les rôles, kidnappées dès la fermeture du rideau pour répondre aux questions de Fleming, Woigt ou Domingo. Tout cela enlève la magie et l’émotion de l’acte écoulé. Surtout que la régie de la salle du cinéma nous laisse parfois dans le noir. Il est vrai qu’à part regarder l’écran quoi faire pendant les entractes ?
Néanmoins je continuerai à assister à ces retransmissions car elles nous permettent de découvrir ou de redécouvrir des opéras, des chanteurs et des mises en scène uniques.
Côté ambiance, je garde en tête une superbe anecdote qui m’a beaucoup amusé et qui est très significative des confusions de genres de ce type de soirée (du cinéma ? de l’opéra ? une retransmission ? du vrai direct ? de la démocratisation culturelle ? etc ?). Une spectatrice arrive dans la salle juste quelques petites minutes avant le lever du rideau à New York. Il ne reste plus qu’une ou deux places au tout premier rang du cinéma. Aussi, elle va s’asseoir sur les marches tout en haut de la salle, prend son téléphone et très en colère et dit tout fort à son interlocuteur « c’est honteux : être assise pour un opéra sur les marches et payer 25 euros. A Bordeaux, il n’y a pas de politique culturelle, à côté de Toulouse quelle différence !  » et elle raccroche. No comment ! En effet, cette personne venait d’un seul coup de mixer dans sa tête tous les ingrédients de l’ambiguïté de ces retransmissions. J’ai beaucoup ri !

Jean-Claude Meymerit
Jeudi 26 Mars 2009
Source : http://www.paysud.com



Jonas Kaufmann, l’unique !

Pas de comparaison conventionnelle et facile :
« C’est un nouvel untel ! »
« Il a les aigus d’untel ! »
« Il a la diction d’untel ! »
Non, il est lui Jonas Kaufmann. Un ténor qui ne ressemble qu’à lui-même et qui ne veut être que lui-même.
Des preuves ? Il les a données le 17 mars dernier au Théâtre des Champs Elysées à Paris en offrant un exemplaire récital dans un concert un peu académique.
Pas de cabotinage ni de show chez ce Munichois . Il nous a offert du chant et quelle leçon de chant, même si par moments, on se sent frustré dans le répertoire italien par un certain empâtement dans le phrasé. Mais en revanche dans le répertoire français on est suspendu à ses nuances musicales et à sa diction jusqu’au dernier étage du théâtre. On l’écoute religieusement. Du plus beau pianissimo au plus percutant aigu, toutes les notes, tous les mots, toutes les émotions donnent à ses personnages les reliefs indispensables. Jonas Kaufmann, on le reconnaît entre tous par cette voix si particulière composée de veloutés « barytonnants », de phrasés légèrement engorgés et des « pianissimis » dans lesquels on arriverait presque à donner un sens à chaque lettre et à chaque note. Il ne faut pas oublier ses puissants aigus très bien maîtrisés et qui lui sont si personnels. Ce sont toutes ces qualités qui le rendent unique.
De plus, il faut y ajouter son charme scénique si typique et si attachant. En effet, par son physique de beau ténébreux romantique, il est unique. Il éclaire la scène. Son sourire est aussi craquant que sa voix. Quel charisme et quelle tenue! Quel exemple pour tous ceux qui pensent que chanter est synonyme de pantomime!
Ce soir-là Puccini, Verdi, Bizet, Massenet, Wagner sont à l’honneur. C’est surtout avec ce dernier compositeur que le frisson passe et vous coupe la respiration. Il est Lohengrin, c’est son rôle. Rien qu’avec un air, on imagine tout l’ouvrage avec la même fascination pour ce personnage. Heureux sont ceux qui vont pouvoir l’entendre dans cette prise de rôle cet été à Munich.
Malheureusement, cette soirée de rêve a été ternie avec l’accompagnement guignolesque de l’Orchestre national de Belgique et de son Chef. Des morceaux orchestraux super connus devenus pénibles à écouter, ennuyeux sans saveur, secs, sans âme. Qui a eu cette l’idée de choisir cet orchestre et ce chef pour être à côté d’un tel chanteur ? Un chef qui croit que parce qu’on est jeune il faut absolument sauter avec des gestes encombrants. De plus, je pense qu’il n’a pas compris que ce n’est pas parce que le chanteur projette des notes élevées qu’il faut pousser l’orchestre avec des à-coups sonores déplacés. Jonas Kaufmann méritait bien mieux.
La soirée s’est achevée avec une ovation des plus passionnées à l’égard du ténor . Spectateurs debout avec des bravos tombant des étages comme des bouquets de fleurs. Voilà ce genre de soirée pour laquelle on a tendance à dire autour de soi, j’y étais !

Jean-Claude Meymerit
Vendredi 20 Mars 2009
Source : http://www.paysud.com



La Périchole à Bordeaux : comme un feu de paille!

Cela démarre fort !
Cette actuelle coproduction scénique entre Bordeaux, Toulouse et Lausanne a tous les ingrédients pour étinceler. Or, comme un brasier de paille, le spectacle démarre très fort pour s’éteindre assez rapidement. Au lever du rideau, la scène s’enflamme, décors aux formes tortueuses, fortes images déjà un peu vues mais toujours très efficaces. Les costumes sont époustouflants d’originalité par leurs multitudes et leurs particularités. À eux seuls, du lacet de chaussure à la coiffure légumière et florale, ils racontent tous individuellement une histoire. Monsieur Jean-Pierre Coffe je vous invite fortement à voir ce spectacle, vous serez aux anges. Que de légumes ! Que de légumes ! Il y en a partout et ils sont bio, car bien vivants et bien vitaminés grâce aux soins d’Omar Porras le metteur en scène et chorégraphe colombien. Ce qu’il impose à tous les choristes, danseurs, solistes c’est du rythme endiablé, du gestuel permanent qu’on aimerait voir plus souvent sur les scènes productrices d’opérettes, surtout que le plaisir semble être partagé par tous les artistes.
C’est à cet instant que l’on se dit : c’est gagné, je vais prendre moi aussi un immense plaisir jusqu’à la fin. Hélas, dès le second acte tout devient plus classique, plus conventionnel, pas de très grandes trouvailles, décors quelconques, toiles tendues entre les scènes comme au bon vieux temps. Quelques bijoux de gags chorégraphiques. Puis l’ensemble s’épuise, la machine rame, les effets scéniques s’amenuisent. Quel dommage ! Manque d’imagination du metteur en scène ? Non, sûrement pas. Et ce ne sont pas les effets d’artifice du final qui arrangent les choses. Comme lorsqu’un tas de paille est consumé et que l’on écarte le brasier : de multitudes feux follets jaillissent mais il n’y a plus de flamme. Dans sa dernière production à Bordeaux avec l’Elixir d’amour, Omar Porras avait, sur tout l’ensemble de l’opéra, une mise en scène plus homogène et plus efficace.
Côté distribution, j’ai un doute sur le rôle titre. Il faut une Périchole. Isabel Léonard est-elle une Périchole ? Malgré un chant très appliqué et soyeux, son volume de voix et son engagement paraissent bien trop réservés. Peut-être que mon objectivité n’est pas dans son meilleur jour : le Directeur de l’Opéra de Bordeaux, en préambule au spectacle, a rendu hommage à Maria Murano, décédée quelques jours auparavant. C’était une très grande Périchole et même si je ne l’ai pas entendu et vu sur scène dans ce rôle, j’avais en tête, son phrasé, son abattage et sa puissance vocale. J’avais aussi en souvenir assez récent, le jeu et le chant de la rayonnante et envoutante Marie-Ange Todorovitch .
Piquillo est le jeune ténor qui monte, Sébastien Guèze. Il aborde pour la première fois un rôle comique. C’est un vrai bonheur de le voir s’amuser et se démener tout en gardant la naïveté du rôle. Scéniquement et vocalement il est le personnage et avec le rodage de quelques représentations, il sera un succulent Piquillo. Je passe sur Macos Fink dans le Vice-roi qui ne s’impose pas assez et reste un peu en retrait (même vocalement). Je préfère dans ce rôle, des chanteurs au côté sanguin de chef d’état d’opérette à la sauce Molière (à Toulouse dans la même production c’était Jean-Philippe Lafont…).
Les trois cousines, complices et complémentaires à souhait. Du merveilleux travail. Le reste de la distribution est aussi de très haut niveau.
Cependant les triomphateurs de la soirée sont les ensembles de choristes, de danseurs et de musiciens de la fosse. Quelle leçon « offenbachienne » et quels engagements de toutes et tous. À la tête de l’orchestre un tout jeune chef Pablo Heras Casado. Même pour ceux qui ne connaissent pas bien la partition de la Périchole, on a pu repérer tout au long de la partition, grâce à ce Chef, quelques petites merveilles d’attentions musicales : fraîcheur, énergie, modernisme et respect.
Au rideau final le public bordelais ne s’est pas trompé. Il a fait jouer l’applaudimètre

Jean-Claude Meymerit
Samedi 28 Février 2009
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Le Chevalier à la Rose à Baden-Baden ou un bonheur n’arrive jamais seul !

Au Festspielhaus de Baden-Baden était affiché ce mercredi 28 janvier dernier « le Chevalier à la Rose » de Richard Strauss dans une distribution éblouissante : Renée Fleming en Maréchale, Sophie Koch en Octavian, Diana Damrau en Sophie sans oublier Franz Hawlata dans Ochs. Le tout dans la mise en scène de Herbert Wernicke déjà présentée à Salzbourg et à Paris.
La scène du Festspielhaus n’est pas celle de Bastille. Les décors-miroirs sont toujours aussi beaux mais fonctionnent moins bien autant visuellement que techniquement. Est-ce le trop grand nombre de choristes ou le peu de place, mais le tout semblait brouillon, serré et désordonné. Autant j’avais beaucoup aimé cette mise en scène à Paris, autant, ici, elle devient une non mise en scène et met en évidence certaines lourdeurs esthétiques (le lit du premier acte, une laideur visuelle….si c’est ça le lit d’une Maréchale, alors moi avec mon lit je suis Roi!) La scène finale, très efficace à Bastille est devenue ici sans efficacité d’émotion. Dommage !
Parlons des interprètes. Renée Fleming: la classe, la beauté, elle éclaire la scène mais est-elle vraiment une Maréchale ? Son éclatante jeunesse m’empêche de croire à son inquiétude de vieillir et semble être faite au contraire pour le jeune Octavian. Elle m’a semblé être en retrait aussi bien scéniquement que vocalement. Heureusement, son magnifique timbre velouté et suave est toujours là et nous émeut toujours autant. Avec une pincée de niaiserie et ses aigus superbement projetés, Diana Damrau en Sophie est très belle et très magnifique dans son élégante robe blanche.
Cependant, le plus beau cadeau offert au public de Baden se nomme Sophie Koch dans Octavian. On ne se lasse pas de l’écouter et de la voir jouer. Elle est Octavian. Quelle puissance vocale avec toujours ce timbre charnel et pur. A chaque apparition elle nous enchante. Ne parlons pas de son jeu, précis et efficace. Merci. Si on ne devait garder qu’une seule image de cette soirée mémorable, ce serai la scène de la rencontre de Sophie et Octavian tous deux vêtus de blanc sur l’immense escalier noir. Un délice pour l’oeil et l’oreille. Le bonheur aussi, avec Jane Henschel dans Annina. Son éternel abattage, et cette voix toujours à déguster avec bonheur. Comme si nous n’étions pas assez gâtés, et comme quoi un bonheur n’arrive jamais seul, la direction de l’opéra de Baden a engagé pour le minuscule rôle de l’Italien Jonas Kaufmann, le célèbre et le majestueux ténor actuel. J’ai cru à un rêve ! Oui c’était bien lui dans tout son éclat vocal et physique habituel. Son rôle se résume à un solide air de bravoure. Ovation et délire de la salle (quand je pense qu’à Bordeaux dans son intelligent et magnifique récital de mélodies, la salle du Grand Théâtre n’était remplie qu’au quart!). Dans la fosse, l’orchestre du Philharmonique de Munich conduit par Christian Thielemann a su comme toujours se glisser dans les méandres si onctueux de la musique de Strauss. Voilà un genre de soirée qu’il faut avoir vécu au moins une fois dans sa vie !

Jean-Claude Meymerit
Vendredi 6 Février 2009
Source : http://www.paysud.com



A Bordeaux, deux Tosca sinon rien!

Deux distributions de Tosca en alternance. Comment choisir une plus que l’autre? Le mieux est d’assister aux deux. C’est ce que j’ai fait les 22 et 23 janvier derniers.
Et c’est à l’issue des deux soirées que tout s’embrouille, laquelle ai-je préféré ? Ah ! si on pouvait prélever les voix de certains chanteurs et les mettre sur les corps des autres, ou vice versa.! Seulement voilà !
Tant pis je vais essayer.
Comme chacun le sait, cet ouvrage de Tosca c’est trois voix, trois tempéraments, le tout dans une modération et une alchimie obligatoires de jeu théâtral et de chant. Notre première Tosca (Catherine Naglestad) exagérément généreuse en voix ,est entièrement habitée par son rôle de star hollywoodienne des années 50 – il faut la voir jouer de son étole blanche – Notre autre Tosca (Claire Rutter), elle, godiche à souhait dans ses gestes de diva, fagotée à la va-vite comme si elle avait récupéré des bribes de costumes, juste avant d’entrer en scène. Quelle laideur ses costumes et mal portés! Comme quoi l’habit ne fait pas Floria. Mais elle possède une voix plus subtile et plus adaptée au personnage avec une sincérité amoureuse pour Mario plus prononcée que sa consoeur.
Bryan Hymel un des deux Mario est plus engagé que son confrère avec une présence plus naturelle et plus spontanée mais avec dans la voix des sons comme des billes dans la gorge. Alfred Kim, lui, possède une projection et un timbre à l’italienne qu’on aime toujours entendre dans ce rôle de Mario. Quant aux Scarpia, Peter Sidhom en a le cynisme, l’ambiguïté et la sauvagerie sado-masochiste voulue par le metteur en scène, mais il donne l’impression plus de parler les notes que de chanter les mots. Jean-Philippe Lafont, lui, a toujours cette voix chaude, volumineuse, imposante, mais…. les années passent. Aussi avec ces deux fois trois personnages, qui choisir et qui apprécier le mieux ? Un conseil : il faut voir les deux distributions. Elles donnent paradoxalement une vraie dimension à la force de la mise en scène, mais en dévoilent aussi ses grandes faiblesses. Ce genre de mise en scène à la mode contemporaine fonctionne surtout avec des chanteurs qui sont dirigés ou prennent en charge leur propre direction d’acteurs. S’ils ne le font pas, on obtient des situations et des images à contresens ou ennuyeuses. C’est le cas pour certains chanteurs de cette production. Malgré tout, j’ai beaucoup aimé l’ensemble de cette mise en scène d’Anthony Pilavachi. Les images violentes apportent des couleurs chocs au drame. Le Te deum et le 2ème acte sont d’une beauté, d’une force et d’une efficacité imparables. Que de belles trouvailles ! Par exemple, lorsque le tableau de Mario au premier acte s’enflamme sous l’envie charnelle et enflammée de Scarpia pour Tosca, ainsi que le décor du 2e acte, chambre de voyeur et d’exhibitionniste. Cependant attention c’est souvent le détail qui tue : pourquoi avoir posé ce vase inutile au premier acte, pourquoi avoir fait mourir un des Scarpia derrière le canapé et l’autre en avant scène les bras en croix ? Pourquoi avoir laissé Floria piétinant devant cette porte secrète et qui s’ouvre comme par hasard alors qu’on s’y attend ? Tous les seconds rôles sont parfaitement tenus avec une mention plus particulière pour Spoletta (Antoine Normand) qui, par sa seule présence en scène nous met mal à l’aise et engendre la haine. Mais le grand triomphateur de ces deux soirées est Kwamé Ryan le chef, avec son orchestre. Tout y est ciselé avec amour pour les chanteurs et adapté au volume du théâtre. On lit presque toute histoire de l’oeuvre à la seule évocation et écoute musicales des sons s’échappant de la fosse. Un vrai bonheur ! À quand Monsieur Ryan d’autres conduites d’opéra?

Jean-Claude Meymerit
Lundi 26 Janvier 2009
Source : http://www.paysud.com



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