Manon au Grand Théâtre de Bordeaux : Py aux carrées des dames !

Posté le 8 avril 2019

Pour cette nouvelle production de Manon de Jules Massenet, Olivier Py a frappé fort. Nous sommes très loin de la petite place provinciale d’Amiens et de la modeste chambre parisienne des amoureux… Avec son approche, le metteur en scène nous projette immédiatement dans la ruelle d’un quartier chaud. – je ne pense pas qu’il s’agisse de la ville  d’Amiens, ça se saurait - Les nombreux hôtels et les tripots aux néons multicolores nous interpellent. C’est grandiose et beau. Après deux lignes extraites du roman de l’Abbé Prévost dite par Des Grieux à l’ouverture du rideau – ou plutôt à l’ouverture du décor – nous sommes plongés dans cet univers de la prostitution et des jeux d’argent magnifiés par de magnifiques décors à la machinerie complexe bien huilée qu’affectionne notre metteur en scène. Je me souviens de son Tristan hallucinant à Angers, son Trouvère sombre de Munich, son Lohengrin imposant de Bruxelles…Chaque fois des visuels à couper le souffle.

Cette production de Manon a été créée à Genève en 2016 et a suscité quelques remous dans le public. Pour être très honnête, pour sa reprise bordelaise j’ai davantage été dérangé par la distribution que par la mise en scène qui se voulait un peu provocante mais assez percutante. Quelques contre-sens avec le livret m’ont gêné mais la force de la mise en scène efface tout. Cependant pour chanter Manon, il faut des voix. Malheureusement elles manquaient un peu à l’appel. A part le magnifique Des Grieux de Benjamin Bernheim qui possède tous les ingrédients souhaités. Il est jeune un peu amoureux gauche mais surtout il possède la voix idéale pour ce rôle. Quelle projection ! Sa voix claire et puissante nous transporte pour notre plus grand plaisir, dans une palette d’émotions éblouissante. Il y apporte toutes les nuances. Il est un grand Des Grieux.

Avec Lescaut, Le Comte Des Grieux, Poussette, Javotte, Rosette nous sommes dans une certaine tradition vocale irréprochable. C’est bien fait et efficace. Une mention spéciale toutefois pour le Guillot de Morfontaine qui s’impose fort bien vocalement et scéniquement.

Reste le cas du rôle titre. Pourquoi les maisons d’opéra continuent d’afficher dans ce rôle des voix trop légères. La mode est venue avec Nathaie Dessay à Genève en 2004. Étant dans la salle, je me souviens qu’elle était dépassée. Avec Nadine Sierra on n’y échappe pas et on n’est pas loin du même constat. Certes, elle possède des atouts immenses. Le timbre est envoûtant, les aigus francs et tenus, son jeu est vrai avec une classe omniprésente tout le long de l’ouvrage. Seulement est-ce la voix d’une Manon ? Qui se souvient de la fraîcheur de Freni dans ce rôle, de l’élégance vocale d’une Andréa Esposito, et surtout de la classe vocale absolue et physique de Renée Fleming sur la scène de l’Opéra de Paris ainsi que celle de Raina Kabaivanska entendue à Bilbao. A Bordeaux on ne peut pas non plus oublier Léontina Vaduva qui, dans ce rôle de Manon, fit sa première apparition en France. Notre Manon bordelaise actuelle manque de cette épaisseur et de voix lyrique sur toute la ligne de chant. Son manque de puissance fini par être un handicap pour l’oreille.

De plus, il me semble aussi que lorsqu’on se trouve face à un metteur en scène de la trempe de Py, il faut que les castings soient à la hauteur. Sinon les chanteurs sont noyés et paraissent encore plus fades. S’ils n’ont pas de fortes personnalités vocales et physiques, les décors, les éclairages et tous les jeux de mises en scènes finissent par prendre le dessus aux dépends des chanteurs.

Jean-Claude Meymerit, le 6 avril 2019

 

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