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Archive pour juillet 2018

Festival de voix lyriques dans le ciel munichois !

A peine avoir touché le sol de la capitale bavaroise, les plus grandes voix lyriques du moment nous accaparent.

Le premier soir débute avec le prologue de l’immense fleuve wagnérien, l’Or du Rhin. Même si j’ai eu beaucoup de mal à adhérer à un décor souvent nu, aux plateaux mouvants se soulevant ou s’inclinant au fil de scènes et à certaines laideurs, la mise en scène proprement dite est en est tout autrement. L’utilisation d’une centaine-danseurs de figurants faisant office de vagues du Rhin, de lingots d’or, de murailles, de chaises, de rochers etc.…est d’une puissance phénoménale. Ce n’est pas du théâtre dans le théâtre mais une forme de distanciation ou le metteur en scène souhaite que la notion de théâtre soit en permanence perçue par le public. Les personnages entrent et sortent de scène parce qu’il faut entrer ou sortir. Aucun camouflage ou effet spécifique. C’est à l’état brut. Une fois que l’on accepte ce concept, l’écoute musicale se fait beaucoup mieux et les émotions arrivent.

Le deuxième soir, un concert gratuit est donné en plein air derrière le Staatsoper dans le cadre de Opéra pour tous. Entre Brahms et Dvorak, Sonya Yoncheva dans sa somptueuse et volumineuse robe bleue nous offre quatre airs du répertoire lyrique verdien – Le Trouvère, Don Carlos, la Force du destin et Luisa Miller – La pluie orageuse a cessé, les parapluies se sont repliés, les voix du public se sont tues, seule celle de Soya Yoncheva envahie la place. Avec grâce et humour, elle nous offre ces quatre airs avec une énergie, un velouté et ses accents très personnels. Elle nous séduit et nous bouleverse. On est loin de son récent récital de Bordeaux où la déception était au rendez-vous. A Munich, on l’a retrouvée !

Pour ma troisième soirée, sur les marches et dans les couloirs du Staatsoper, l’attente est fiévreuse. Le public venu du monde entier, s’impatiente à retrouver Kaufmann dans Siegmund, rôle qu’il n’a pas chanté en version scénique depuis celui du Met de New York il y a sept ans. Dans la mise en scène de cette Walkyrie, on sent un peu moins cette distanciation froide du Prologue. Beaucoup plus d’objets sont présents. Le premier acte est un émerveillement par la mise en scène et surtout par les voix. Les figurants sont toujours là et toujours aussi efficaces. De mini lampes de poche à l’intérieur de leurs mains, portées et manipulées par les figurants eux-mêmes, éclairent soit le visage des protagonistes, soit des scènes comme le passage du verre entre Sieglinde et Siegmund, soit éclairent l’épée plantée dans le frêne etc. Ces présences et ces appuis de lumière spécifique sont d’une efficacité redoutable. De plus, c’est très esthétique.

La quatrième soirée est un moment de grâce passé en la compagnie de Christian Gerhaher, baryton spécialiste du lied qui vient d’être un magnifique Amfortas du Parsifal de Munich. Quelle élégance dans le mot et dans le son ! Une leçon de chant unique ! Combien de chanteurs lyriques actuels devraient prendre exemple sur ce baryton. Dans ce récital donné ce soir, que ce soit chez Debussy ou chez Schumann, sa diction, ses nuances, ses aigus sont d’une magie de chant exceptionnelle.

Le cinquième soir, le retour avec le Ring est Siegfried. La mise en scène, tout au moins pour le premier acte, est assez fouillis, la distanciation, tellement appuyée dans l’Or du Rhin, commence à se dissiper et les figurants/danseurs sont plus des compléments de personnages que de simples objets de décor. Le dragon de Siegfried est d’une efficacité et d’une beauté remarquable. Ce troisième volet de la tétralogie paraissant souvent un peu plus « ennuyeux » que les autres volets, devient sur la scène munichoise, une fresque limpide et prenante.

Le sixième soir, changement de style avec la Traviata de Verdi. C’est encore l’éternelle mise en scène de Günter Krämer vue et revue et qui n’est pas des plus inventives et intéressantes. Le premier acte est insupportable par le manque de place pour les chœurs et les personnages. Tous sont obligés de faire plus attention où ils marchent qu’à ce qu’ils chantent. Ils sont coincés sur l’avant scène sur une bande étroite d’espace. L’intérêt de cette représentation est surtout la présence du couple Charles Castronovo et la divine et diva Diana Damrau. Leurs duos sont divins. Lui est le Rodolpho du moment. Il possède toute la palette et les couleurs du rôle. Elle, c’est un volcan scénique, sa voix s’est légèrement élargie tout en gardant son extrême agilité et son timbre. Ses graves sont à tomber à la renverse de bonheur. Nous l’attendons dans un nouveau répertoire, qui ne va pas tarder. Dans le rôle de Germont, une découverte en la personne de Simone Piazzola. Des belles phrases appuyées, des superbes aigus et des graves intelligemment retenus.

Voulant absolument connaitre l’autre théâtre consacré à l’art lyrique, le Gärtenplatztheater, et n’ayant pas le choix du spectacle présenté en cette fin de saison, j’ai du, pour le septième soir de mon séjour, me contenter de voir Jésus super star d’Andrew Lloyd Webber. Dans ma jeunesse, n’ayant jamais vu sur scène cette comédie musicale ou opéra-rock, l’occasion tombe bien et j’en étais ravi. Quelle déception ! Que cela a vieilli. Le sujet, n’est que prétexte à une succession de morceaux chantés et dansés mais hélas dans une chorégraphie simpliste vue et revue, pas innovante, assez bâtarde et ennuyeuse. Décidément les productions lyriques de Munich ne sont pas avares en participants sur scène. Après la centaine de personnes présentes dans le Ring du Staatsoper, les très nombreux chanteurs danseurs de cette production du Gärtenplatztheater se gênent. Il me tardait que cette soirée s’achève.

Comme pour mon séjour à Munich, c’est la dernière journée du Ring. Avec le Crépuscule des Dieux, nous sommes sur la plus haute marche de cet escabeau wagnérien de quatre marches. C’est la plus aboutie. Le décor est omniprésent sur les trois actes. Il occupe la totalité de la scène et évoque le patio intérieur d’une multinationale financière où son mécénat artistique est représenté par des vitrines de costumes anciens et du cheval de Brünnhilde. Ce Crépuscule est un chef d’œuvre.

Je ne peux bien évidemment pas passer sous silence tous ceux qui nous ont séduits, émerveillés, fait pleurer au cours de ces quatre opéras du Ring. Le principal responsable est Kyrill Petrenko et son orchestre. On ne peut plus trouver de mots pour qualifier sa prestation. Tout a été dit et écrit sur son approche et sa lecture de l’œuvre. C’est la beauté, la puissance, le respect. Il faut le voir faire signe à tout instant aux chanteurs et à ses superbes musiciens d’un signe de la tête. Il communie avec toutes et tous. Quel grand Monsieur ! Même si à Bayreuth l’an passé sa prestation dans la production de Frank Castorf nous avait scotchée, à Munich sa direction est plus en harmonie avec la mise en scène de Andreas Kriegenburg et tous les chanteurs. Et quels chanteurs !

Si je dois les nommer par ordre de mes préférences, arrive en tête bien sûr Nina Stemme dans Brünnhilde. Qui chante à l’heure actuelle ce rôle avec autant de beauté, de force et d’exigence ? Elle. Ses phrasés et ses aigus sont magiques et époustouflants. Comment ne pas résister à l’émotion lorsqu’elle attaque son grand air final du Crépuscule. Nos larmes sont là. Laissons-nous emporter dans les flots du Rhin avec elle. Au baisser du rideau, nous sommes abasourdis, sous le choc.

Celle qui m’a beaucoup émue aussi bien vocalement que scéniquement est Anja Kampe. Celle qui était déjà une merveilleuse Sieglinde à Bayreuth ces dernières années, nous a séduit par la beauté de sa voix et son jeu de femme soumise à son terrible mari Hunding (superbe Ain Anger) et d’amoureuse de son frère jumeau retrouvé, Siegmund. Dans Siegmund nous retrouvons Jonas Kaufmann que tout le monde attendait. Comme dans chacun de ses rôles il nous enchante par son timbre, ses nuances, la force et la tenue de certains aigus comme son « Wälse » éblouissant. Kaufmann sera toujours Kaufmann. Fricka est la talentueuse Ekaterina Gubanova. Elle a la voix et la présence idéales convenant parfaitement à cette mise en scène à l’identique de Sophie Koch, en 2012 à la création de cette nouvelle production. Qui trouver de mieux à l’heure actuelle, en tant que Siegfried, que Stefan Vinke. Il a tenu ses deux Siegfried avec vaillance aussi bien vocalement que scéniquement. Il est Siegfried. Son air de la forge, son air du réveil de Brünnhilde et surtout son Siegfried du Crépuscule sont mémorables. Quelques aigus plus clairs et plus précis auraient-été les bienvenus ? Certes, mais on oublie vite ce petit regret. Cet heldentenor restera gravé dans nos mémoires pendant longtemps. Dans cette production de Munich, j’ai le regret de ne pas voir eu comme Wotan, John Lundgren, au lieu de Wolfgang Koch. Il s’est vu attribuer Alberich avec qui il en a fait qu’une bouchée. Cette voix aux sons profonds chauds et puissants est impressionnante. Par contre Wolfgang Koch semble avoir quelques difficultés avec Wotan. Pour preuve, la fin de son duo avec Brünnhilde nous a fait trembler pour lui et pour nous. Le souffle lui manque, les mots ne sortent plus. Heureusement que la partie orchestrale lui a permis de retrouver ses moyens et nous donner sa dernière phrase correctement. Tous les autres rôles sont passionnants aux dictions parfaites avec des projections de voix remarquables. La liste est longue. De très artistes au service de Wagner et de l’art du chant.

Munich a été la scène lyrique la plus convoitée de cet été pour tous les mélomanes de Wagner venus de tous les coins du monde. Bayreuth doit avoir la colère !

Jean-Claude Meymerit, le 30 juillet 2018