A l’Opéra de Bordeaux : un troisième Tristan et Isolde pour le podium !

Posté le 30 mars 2015

Trois productions de Tristan et Isolde de Richard Wagner en deux mois. Après Toulouse et Strasbourg, aujourd’hui c’est au tour de Bordeaux d’afficher cette oeuvre, dans une mise en scène des plus abouties. Elle est signée Giuseppe Frigeni. Ces représentations ont lieu à l’Auditorium de Bordeaux dans un espace scénique spécialement aménagée pour l’occasion du sol au plafond.

Avant de parler de cette passionnante prestation bordelaise, je refuse de dire qu’elle est celle des trois productions françaises je préfère car dans aucune de ces trois j’ai été vraiment transporté à 100%. La principalement raison vient d’un élément commun aux trois : l’absence d’une Isolde de notre temps. J’ai entendu et vu trois Isolde au chant et au jeu assez « vieillots ». N’existe t-il plus d’Isolde à l’image d’une Waltraud Meir, d’une Nina Stemme, d’Evelyn Herlitzuis, d’une Janice Baird…sans parler de celles que nous n’oublierons jamais, Hildegard Behrens, Gwyneth Jones…toutes engagées vocalement, aux timbres jeunes, gouteux, puissants, reconnaissables ? Sans oublier pour toutes ces Isolde précitées, un très profond engagement scénique.

Celle de Bordeaux, Alwyn Mellor, à la voix métallique, aux aigus criés, me faisant sursauter chaque fois, m’a empêchée d’apprécier la magie de ce magnifique rôle. Son Tristan, en la personne de Erin Caves, possède le physique et surtout la tessiture, telle que nous nous l’imaginons pour un Tristan. Hélas sa voix est trop faible. Il se retrouve de ce fait, toujours un peu en retrait. Par contre, son 3ème acte est excellent. Il fait face à toutes les embûches de ce terrible acte. Janina Baechle est notre Brangäne, rôle qu’elle chante sur de nombreuses scènes internationales, est sans reproche mais assez conventionnelle. En la personne de Brett Polegato nous avons un très beau Kurwenal. Sa voix possède un relief et de très beaux accents souhaités. Son jeu discret est précis. Dans le roi Marke, Nicolas Gourjal abordait pour la première fois ce rôle tant rêvé de lui. Grace à la volonté du metteur en scène, il a gardé sa jeunesse physique malgré l’âge voulu du rôle. Sans avoir la voix caverneuse que nous attendons et entendons souvent dans ce rôle là, la sienne est puissante, bien projetée, tout en étant charnelle, puissante et colorée reconnaissable parmi toutes. Les seconds rôles tenus par Guillaume Antoine (Melot), Jean-Marc Bonicelet (le pilote) et Simon Bode (le berger). Une mention spéciale pour celui-ci car il assure pendant tout le 3eme acte un complément de rôle muet, du plus grand effet. Il est bien évident que nous devons cette trouvaille à Giuseppe Frigeni qui n’arrête pas de nous faire réfléchir tout au long de l’ouvrage par des éléments minutieux de mise en scène. La liste en est longue et toujours passionnante. Jamais je n’ai vu un Tristan avec autant de niveaux de lectures de l’oeuvre dans la même soirée. Le tout dans un bain de lumières aux changements quasiment permanents, appuyant certains mots ou situation. Chaque scène ou leitmotiv a sa couleur. Ancien assistant de Robert Wilson, il nous offre des déplacements et des gestes dignes de ce maître. Le décor est parfaitement adapté au lieu puisqu’il habite les contours des gradins. L’effet scénique est par moment féérique. Esthétique ou esthétisme ?

Il a souhaité présenter l’oeuvre comme une immense boucle, basée sur les visions d’un mourant au portes immédiates de la mort. En effet dès l’ouverture du premier acte nous voyons Tristan mort sur son lit. A l’arrivée d’Isolde et de Brangäne, il se « réapproprie » la vie, d’ou cette distance permanente voulue par le metteur en scène, avec ses partenaires. Au troisième acte le jeune berger se transforme en espèce de chaman accompagnant Tristan dans le rêve de sa mort, jusqu’à avoir un sursaut spasmodique lorsque Isolde achève son air final. Nous pourrions citer des dizaines d’exemples de détails de cette subtile et intelligente mise en scène et direction d’acteurs. Ayant assisté aux deux premières représentations, il semble que certaines gestuelles ont disparu dans les déplacements de certains, remplacées chez d’autres par des gestes conventionnels de style concours de conservatoire. Dommage !

Je garde bien sûr pour la fin celui qui a obtenu, et à très juste titre, la plus grande ovation. Il s’agit de Paul Daniel à la tête de l’orchestre national de Bordeaux Aquitaine. Quel équilibre entre la fosse, la salle et les chanteurs ! De la haute voltige. A aucun moment la musique a couvert une voix. Ce qui prouve que Wagner n’a pas besoin de se jouer avec excès sonores. Je ne sais pas si c’est le fait que l’orchestre soit placé presque intégralement sous la scène, mais dès que l’on ferme les yeux, les souvenirs acoustiques de la Colline verte remontent. Paul Daniel sait donner à son orchestre des sonorités de miel splendides et des nuances de délicatesse presque inaudibles, mais tellement adaptées à l’oeuvre et à la salle. Du travail de dentelier. Vivement d’autres Wagner !

Jean-Claude Meymerit

PS : au fait, quelle est la production qui va se trouver en n°1 sur le podium national ?  Aucune.

 

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