Mon pèlerinage à Bayreuth

Posté le 25 août 2013

Comme l’a écrit Albert Lavignac en 1897, « on va à Bayreuth comme on veut, à pied, à cheval, en voiture, à bicyclette, en chemin de fer, et le vrai pèlerin devrait y aller à genoux. Mais la voie la plus pratique, au moins pour les Français, c’est le chemin de fer ».

Aussi tôt dit, aussi tôt fait, j’y vais donc cette année (ma 5ème fois en 32 ans), par chemin de fer (tout au moins en partie). Cette année pour m’y rendre, j’ai préféré utiliser pour la première fois les transports en communs (tram, train, avion, bus et …mes jambes). J’ai quand même mis 13 heures de Bordeaux à Bayreuth. Quand je vous dis que l’idée d’y aller à pied est presque réaliste ! Faire Bordeaux aéroport Charles-de-Gaulle en train, fastoche, même si je peux, en ces périodes de vacances scolaires, vous conter toutes les variantes des règles du jeu des 7 familles. Avec Air France, comme quelques conditions d’embarquement ont changé en quelques semaines, des suppléants et pénalisations interviennent au niveau des bagages. Mon pèlerinage pour Bayreuth commence bien. Arrivé sain(t) et sauf (voir mon billet sur le sujet) à l’aéroport de Munich, il faut rejoindre la gare (3/4 d’heure de trajet en train de région) puis changer de train. Manque de chance la ligne pour Bayreuth, via Nuremberg, est coupée par endroits d’où transport en bus sur un tronçon et changement de train à nouveau. Arrivé à Bayreuth (heureusement que j’ai vu la pancarte), car parti comme j’étais parti j’aurais pu continuer à faire le tour de l’Allemagne de train en train en changeant toutes les 1/2 heures. On s’y fait. J’avais pris le rythme. Vivement un lit et dormir.

Hélas c’était trop demander. Il faut passer l’épreuve de l’arrivée à l’hôtel (?). En vérité c’est un restaurant qui loue des pièces très chères (sans salle de bains, pas de lavabo, pas de chaise, pas de lampe et de table de chevet, pas de rideau aux fenêtres, une chaleur à crever et petits déjeuners en sup). Quoi faire, répartir ?  Ah non ! Avoir attendu 8 ans pour avoir une place au Festspielhaus. Ce ne sont pas des conditions matérielles qui allaient m’abattre. Demain on verra mieux. Je vais dormir ou tout au moins essayer car un remue ménage impressionnant de claquements de portes commença (salle de bains et toilettes communes obligent). Infernal ! Le lendemain matin en m’adressant directement aux femmes de chambres mon confort s’est amélioré. J‘avais une chaise, une lampe et une rallonge traversant la pièce. Je pouvais enfin préparer mon ascension à la Colline verte.

En effet, les 3kms à faire à pied, me séparant du temple de Wagner, furent la dernière épreuve de ce pèlerinage

Ma seconde nuit fut plus paisible car Wagner était passé par là avec son prologue, Das Reingold. Entre le ballet du bruit des portes et les cris de désespoir des filles du Rhin encore présents dans mes oreilles pleurant leur trésor, le sommeil a fini par me gagner. La suite de mon séjour fut à tout point de vue, un enchantement. Le Ring du bicentenaire de la naissance de Wagner.

J’en ai vu des mises en scène du Ring complet où par œuvres séparées. Que ce soit celle de Peter Hall à Bayreuth, de Patrice Caurier et Moshe Leiser à Bilbao, de Götz Friedrich à Berlin, de La Fura dels Baus à Valence, de Bob Wilson à Paris, de Robert Carsen à Cologne, de Nicolas Joël à Toulouse, de Günter Krämer à Paris, de Guy Cassers à Berlin, de Vera Nemirova à Frankfort, d’Andréas Kriegenburg à Munich, sans compter Nantes, Vienne, Marseille, Nice…celle de Frank Castorf pour le bicentenaire à Bayreuth a battu tous les records d’impact sur le public. Celui-ci s’est déchaîné, jamais je n’ai entendu dans un théâtre autant de réactions, de huées et de bravos… Il est vrai que nos yeux ont eu du mal à voir et accepter certaines scènes. Quant à la compréhension des parallèles et des transpositions de l’histoire imposées par le metteur en scène, elle a failli me provoquer une hémorragie cérébrale.

De plus dans sa mise en scène, Castorf joue sur tous les tableaux. Je ne suis pas sûr qu’il y soit arrivé entièrement. Autant les décors et la scénographie globale est grandiose et prodigieuse, la direction d’acteurs (au sens propre du terme) n’est pas toujours réussit. Pour un homme de théâtre c’est gênant. Il est très loin des précisions de jeu d’acteurs de nos metteurs en scène français (Py, Pelly, Carsen et le magicien Chéreau). Chez certains chanteurs un peu empotés ça se voit.

On ne reconnaît plus du tout la mythologie germanique initiale. Tout ce qui est lié avec les éléments de la nature devient produits de consommation et de profits.Je ne vais pas détailler toutes les scènes qui demanderaient des pages et des pages d’explications. L’idée de départ est remarquable. Avoir changé l’or jaune sonnant et trébuchant en or noir présent dans tout notre environnement et notre quotidien de consommation est très pertinent. Et ceci que l’on soit dans un monde capitaliste ou communiste.

Sur scène nous voyageons, grâce à un immense plateau tournant, d’un môtel-station service douteux au bord d’une autoroute, servant également de maison de plaisirs pour l’Or du Rhin, à un premier puit pétrolier du 19°en Russie pour la Walkyrie, en passant par une falaise de façonnage d’immenses têtes de Mao, Staline, Marx et Lenine pour Siegfried, par Berlin avec sa célèbre Alexanderplatz et ses quartiers pauvres et mafieux du côté est du mur et pour finir avec la façade du Wall Sreet de New-York…pour le Crépuscule des Dieux. Tous ces gigantesques tableaux sont remarquables de force et de beauté. Dans cette mise en scène beaucoup de sexe (Wotan avec Freia et avec Erda, Siegfried avec l’Oiseau…) et de violence (des litres de sang sur les visages, les mains, les murs…), le tout bien sûr fortement lié à l’argent.

L’énervement du public vient surtout de l’exagération dans le foisonnement de matériels, objets, situations, projections de films, jeu de scènes en parallèles de chanteurs, etc…C’est étouffant, on ne suit plus l’histoire. On regarde les scènes se dérouler et on essaie d’écouter car tout ce remue ménage arrive à parasiter l’écoute du chant. C’est vraiment handicapant. Même si la présence d’un cameraman aux vues de tout le monde, caméra sur l’épaule, se déplaçant pour nous montrer sur grand écran ce qui se passe dans la chambre, dans le bar, dans la roulotte etc…est d’un effet très original et percutant, ça parasite également. Ainsi pour exemple, lorsque Sieglinde et Siegmund se reconnaissent et chantent leur magnifique duo, on voit sur écran le sommeil forcé de Hunding. Lorsqu’une scène se passe devant la caravane, on voit en parallèle se qui se passe à l’intérieur, etc….

A la fin de Siegfried on peut comprendre la colère unanime du public à la fin de l’ouvrage. A la fin du duo du réveil de Brünnehilde dans les bras de Siegfried, on a l’esprit et le regard détournés par la scène la plus grotesque de ce Ring. Arrivent deux immenses alligators qui commencent par s’accoupler puis pendant que Siegfried donne des cacahuètes au mâle, la femelle avale la jeune fille jouant l’Oiseau. Lorsque Siegfried s’en rend compte il tire l’Oiseau de la gueule et la libère. Cela n’apporte absolument rien, c’est de la provocation gratuite. Ce même Oiseau qui dans certaines autres mises en scène n’apparaît pas, ici le rôle devient important allant jusqu’à un rapport sexuel avec Siegfried sous l’horloge de l’Alexanderplatz de Berlin. Le public a ri.

Côté chanteurs – comme très souvent à Bayreuth – ce n’est pas toujours le top des top, mais les voix sont homogènes. Pas de grandes révélations. Par contre, un enchantement avec la direction d’orchestre de Kirill Petrenko. Absolument envoûtant. Cette fosse d’orchestre et l’acoustique de cette salle, quelle magie ! Bayreuth c’est aussi ça…et ça se mérite !

Jean-Claude Meymerit