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Archive pour avril 2011

Chaises musicales à la sauce verdienne.

Je ne pensais pas qu’en allant écouter une représentation du Trouvère de Verdi, j’allais assister à une démonstration du jeu des chaises musicales. En effet, tout semblait calme, les nombreux lycéens silencieux, le charme lyrique opérait, lorsque tout à coup en plein milieu d’un des tableaux du premier acte, le couple assis devant moi se lève, dérange tout le monde, avec bruits de fauteuils, murmures et commentaires variés, porte qui s’ouvre et se ferme, enfin bref, la totale. Côté positif, deux places se libèrent ! C’est alors que le principe des chaises musicales entre dans l’arène. Les personnes assises à côté de celles qui ont déserté se déplacent de deux crans, mais comme elles voient moins la scène, elles reculent d’un cran. Au même moment, d’autres personnes qui avaient repéré ces places libres avaient déjà entamé leur stratégie d’attaque. Marche arrière pour certains, car (je ne sais pas si vous me suivez ?), comme il n’y avait plus deux places côte à côte puisque les derniers en mouvement n’avaient repris leur marche arrière que d’un cran, ce fut la panique. De plus, et cela est bien connu : si on part de chez soi à deux pour aller voir un spectacle, il faut rester à deux, collé quoiqu’il arrive, car pour apprécier un spectacle il faut deux cases de neurones sinon rien ne va plus.

Le calme revient. Seulement, tout ceci avait distrait quelques personnes qui se sont senties obligées de boire. Donc, opération bouteilles d’eau, et les fameuses débouchonnades avec le bruit des bouteilles en plastic que l’on écrase. Et hardi petit ! chacun son flacon et sa marque. Les trois personnes pas très loin de moi venaient d’avoir subitement la pépie aiguë , car à en juger le nombre de va et vient du sac à la bouche, je voyais le moment ou d’autres envies allaient jaillir. Cette manie de boire par toute petite gorgée avec chaque fois ce rituel des plus stupides, est insupportable. Au fait, j’ai oublié de vous rappeler que nous étions à l’opéra et que les chanteurs continuaient à raconter sur scène leur déchirement familial et amoureux.

Non ! pas possible ? Encore un bruit de sièges. Un autre couple sort, avec le même bruitage de fond. À peine franchi le seuil de la porte, les chaises musicales reprennent leur rythme toujours sur un fond de Verdi. Cette fois ci les choses s’organisent mieux, c’était chacun pour soi : on descend et on remonte les marches, on regarde la scène, on se redéplace, on repart etc…aucune fixation. Entracte ! Pas de bol pour ceux qui venait de trouver enfin leur point de chute.

Le spectacle reprend et juste avant les premières mesures du célèbre air du ténor « di quella pira« , c’est reparti. Un autre couple sort avec bien sur le même scénario incontournable déjà vécu deux fois. Ce jeune couple n’a pas l’air de sortir, il reste à la porte. C’est vrai que les contre ut (même pâlots) ont dû les stopper dans leur élan.

Qu’est ce qu’ils tous ce soir à avoir la bougeotte, à sortir, à changer de place et à boire ? Par bonheur, la classe de jeunes collégiens, présente pas très loin, n’a pas bronché et a montré l’exemple du silence à respecter dans une salle de spectacle. Pourvu qu’ils ne pensent pas qu’assister à un opéra, c’est changer de places tous les quart d’heure ? Non, j’exagère !
J’ai oublié de vous dire, tout ce cirque a eu lieu à l’étage du Paradis du Grand Théâtre de Bordeaux.



Le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux : à tous les soirs, on gagne !

Lorsqu’une maison d’opéra affiche deux distributions pour un même ouvrage, louer une place en fonction de celles-ci fait partie du coup de poker (*). Avec le Trouvère à l’Opéra de Bordeaux, on gagne à tous les coups. Cette superbe production nous vient de l’opéra de Marseille dans une mise en scène, élégante, simple et intelligente de Charles Roubaud. Des décors qui occupent l’espace avec force et pureté, preuve du bon goût, avec des éclairages remarquables bougeant à notre insu apportant le petit plus qui fait mouche. Nous sommes loin de ces hideux éclairages de la récente Ariane à Naxos sur cette même scène. Côté chant, les voix sont aux rendez-vous et quelles voix. Alors qu’une Leonora, Leah Crocetto, en grande verdienne, chante tout dans la délicatesse avec ornementations et filets à la Caballé, la seconde, Elza van den Heever, aborde le rôle avec plus de charnel et de niaque aux graves et aux aigus plus directs. Le Manrico de Giuseppe Gipali a trop de retenue comme s’il avait peur de dire les mots et de les affirmer alors que le timbre et la puissance sont là. Son homologue Trouvère, Gaston Rivero, a beaucoup plus de vaillance dans l’interprétation du rôle et dans la projection des phrasés, mais je ne sens pas en lui une entière sûreté. Pourquoi ces deux ténors ne se lâchent pas un peu plus. Azucena, c’est Elena Manistina que j’adore car c’est la sorcière bien aimée au timbre chaud et caverneux sur un fond de puissance énorme. Dans la seconde distribution, Véronica Simeoni, est plus sorcière des quartiers chics qu’une sorcière gitane aux actions des plus macabres. Sa voix est belle. Très grande mezzo mais pas assez de sombre et de machiavélisme. Alors que le Comte de Luna de Alexey Markov m’a laissé sur ma faim, surtout par une absence totale de jeu de scène et de composition du rôle, Lionel Lhote dans ce même rôle m’a littérallement transporté. D’une somptueuse puissance au timbre généreux et très coloré. Avec quelle aisance il amène ses aigus. On dit qu’il va revenir dans le rôle Sharpless l’an prochain (chut c’est un secret ! ). Dans les deux distributions Eve Christophe-Fontana garde le sien. Cette soprano d’une grande finesse, déjà appréciée dans son Echo d’Ariane, donne ici à Inès tout le relief vocal souhaité. Pendant qu’Eric Martin-Bonnet toujours égal à lui-même, tient le rôle de Ferrando le mieux possible, je garde pour la fin la découverte dans le même rôle, d’une pépite en la personne de la basse Wenwei Zhang. Une merveille de chant, de facilité et de puissance. Pourvu que la direction de Bordeaux pense à lui très vite.
Les choeurs dans cet ouvrage ont une place primordiale et le complément avec les choeurs de l’Opéra de Paris, sauf erreur de ma part (l’affiche ne le dit pas), sont somptueux. Lorsqu’ils passent ou arrivent de derrière les immenses paravents décors, les sonorités se mélangent, les personnalités de chacun surgissent tels des arômes d’un bon vin et jaillissent dans la salle comme dans une séance de cours de dégustation.
La partition orchestrale de cet opéra ne m’a jamais séduite, et j’avoue que la prestation du Chef d’orchestre Emmanuel Joel-Hornak a été des plus conventionnelles mais sans plus. A sa décharge, peut-on vraiment beaucoup plus ajouter à une telle partition ?
Ayant assisté à ces deux représentations très différentes l’une de l’autre et que le public applaudit pendant de très longues minutes sans se lever de son fauteuil, comme s’il avait été assommé par cette avalanche de notes, je me pose la question suivante: aurions-nous retrouver notre carte de visite bordelaise comme quoi le public de Bordeaux aime les voix, les connaît et les apprécie à condition qu’elles soient généreuses puissantes et belles. Ariane à Naxos l’a montré, le Trouvère le confirme. J’espère que la programmation de l’an prochain tiendra compte des ovations et des commentaires des couloirs « enfin des voix, il y a bien longtemps qu’a Bordeaux on n’en avait pas entendu d’aussi belles ».
(*) quand est-ce que l’Opéra de Bordeaux perdra cette fâcheuse habitude d’afficher : distribution A et distribution B. Pour le public, la B est moins bonne que la A. C’est peut-être un raisonnement ridicule, mais il est réel. Pourquoi, ne pas faire tout simplement, comme font tous les opéras du monde, mettre les dates en face des noms.