La chevalière au miroir

Posté le 7 août 2010

Il faut vite courir l’acheter (ou le voler) et le lire sans en sauter un seul mot ! Ce pertinent et très intelligent livre de Zoé Shépard (Aurélie Boulet de son vrai nom, puisque tout le monde le sait), est édité par Albin Michel. Quel régal !
Sans flatterie facile de ma part, je suppose que, si son plumage ressemble à son ramage, cet auteur est le (la) phénix de notre pays. Il ne faut surtout pas lire cet ouvrage d’une seule traite. C’est comme déguster le must des desserts d’un seul coup de cuillère. Il doit se lire par tous petits morceaux en se léchant les babines à chaque phrasé. Que c’est drôle et caustique ! Et pourtant le sujet est très grave. Et comme il est vrai ! Comment faire 35 heures de travail dans un mois ? Si, dans le train, vous voyez des gens sourirent ou rirent aux éclats, c’est qu’ils ont entre les mains ce volcanique livre intitulé « Absolument dé-bor-dée ou le paradoxe du fonctionnaire ».
Ce bijou concerne un peu plus de cinq millions de fonctionnaires français. Même si on soustrait le million de personnel hospitalier, il reste un peu plus de quatre millions d’agents de la Fonction publique d’Etat et Territoriale qui devraient se sentir interpellés. Combien, parmi cette population, oseront se reconnaître et témoigner ? Cet environnement et cette incompétence collective moutonnière résonnent toujours très fort dans ma tête : pointeuse, management, cadrage, formation, évaluation, groupes de travail,…tous ces mots qui depuis une dizaine d’années fleurissent et se prolifèrent comme une crise d’acné sur le visage de mon petit voisin de palier et qui comme pour l’auteur, sont insupportables à entendre, à écrire et surtout à vivre au quotidien.
Bien sûr, la résistance est la seule arme contre ce mascaret dévastateur qui veut nous faire croire que tout cela est utile et bénéfique pour le développement du service et pour l’épanouissement de l’individu. Foutaise ! Pour exemples : mise en place d’un audit dans un service, de quarante personnes, qui ne fonctionne plus, dix huit mille euros encaissés par la consultante en management de statut privé et de surcroît femme du Boss principal, pour tout simplement accoucher, au bout de plusieurs semaines, d’une synthèse de niveau d’école maternelle sans redoubler : il faut changer le chef de service. Comme application, mis au placard de ce dernier avec salaires et primes de haut niveau et une mission bidon pour couverture. Un autre cadre avec une fonction bien définie, absent physiquement de son lieu de travail pendant plus de quatre mois (car sans travail), sans inquiétude de la hiérarchie, ni comptes à rendre à son retour, comme s’il était à son bureau tous les jours. L’indifférence totale ! Une honte ! Ou encore, le recrutement d’un cadre devant apporter un soutien juridique sur tous les dossiers locaux, nationaux et internationaux. Dès que ce cadre signale un dossier non conforme à la législation ce n’est pas la personne qui l’a monté qui doit le corriger mais c’est ce juriste qui reçoit une remarque de son supérieur. Ses entraves dans les rouages administratifs de copinages font que ce cadre a été mis au placard à l’age de trente ans, alors que recruté spécifiquement pour cette mission. Un autre recrutement absurde et inutile : après un choix très difficile qui a failli ruiner l’industrie pharmaceutique, la manip a été d’ajouter à un service qui fonctionnait sans accroc, une tête supervisante et entreprenante de haut niveau, force de propositions de management dans le secteur de la gestion des ressources humaines. Résultat, le choix s’est porté sur un cadre administratif qui avec un sourire continuellement bloqué de quelqu’un qui vient d’attraper pour la première fois la queue de Mickey dans le manège de son village, démontre tous les jours ses facultés implacables d’analyses et de synthèses d’où son surnom : « 1+1 = 2″. La liste n’est malheureusement pas exhaustive, elle contient d’autres merveilleuses perles de luxe payées généreusement par le contribuable : on ne doit pas réclamer du travail à son supérieur car c’est considéré comme du harcèlement moral. Avoir osé cette démarche outrageuse à l’égard de son supérieur a valu au responsable d’une mission d’être mis sur la touche. Un autre cas : attendre plus d’un an (avec relances) la réponse à une question basique de logistique adressée par mail au plus haut placé dans la hiérarchie à quelques centimètres du bureau du demandeur. Ce n’est que lorsqu’il a changé d’ordinateur afin de posséder les derniers nés en outils électroniques périphériques à usages plus personnels que professionnels, qu’il s’est rendu compte que des messages étaient en attente. Et bien sa logique a voulu que des réponses soient tout de même apportées sans tenir compte de l’urgence et du délai déjà très…avarié ! Malheureusement, pendant un an, le travail n’a pas pu se réaliser. Etc…etc…
En lisant le livre de Zoé Shépard, on est très en colère. Même si le style d’écriture est très ironique, caricatural (à la Tati) et très théâtral, le fond est là et bien là, sur une toile de fond dramatique. Quoi faire contre toutes ces incompétences entretenues sournoisement et hypocritement protégées par les grands dirigeants ? Rien ! Ou si, lire ce livre et vite le prêter très rapidement à d’autres fonctionnaires. Peut-être une prise de conscience collective arrêtera cette hémorragie de création de postes-cadre à fausses responsabilités, instaurés artificiellement pour afficher un faux-semblant de modernité, d’efficacité et de développement au détriment de tous ceux et celles qui sont obligés d’exécuter et de se taire.

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